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La frénétique mort de Martin Heidegger…

November 29, 2013

Image

En faisant la roue, cet oiseau,

Dont le pennage traîne par terre,

Apparaît encore plus beau,

Mais se découvre le derrière.

(Apollinaire, Le paon)

 

Variante française de l’histoire dont la version roumaine se trouve ici :

 

Frenetica moarte a lui Martin Heidegger… 

https://cabalinkabul.wordpress.com/2013/01/11/frenetica-moarte-a-lui-martin-heidegger/

 

La frénétique mort de Martin Heidegger…

         Dans l’avion, buvant leur abominable piquette tirée dans de petites bouteilles à bouchon métallique, je me suis fait la réflexion que la question la plus pertinente pour un écrivain aujourd’hui est: pourquoi écrit-on encore? Pourquoi continuer à aligner des mots? Il faudrait arrêter la production littéraire pendant au moins deux siècles pour bien pouvoir assimiler tout ce qu’on a écrit jusqu’ici. Oui, que la pratique de la littérature soit interdite pendant les deux cents ans à venir. Qu’est-ce qui pousse encore les gens à allonger des mots sur le papier ou à l’écran, alors que les générations suivantes auront à étudier la vie de plusieurs milliers de grands écrivains? Vous écrivez, vous? Et comment voulez-vous faire pour qu’on vous lise? Les mots qui parlent des mots, c’est fini. Aujourd’hui, il faut du sexe écrit et décrit graphiquement, des meurtres inouïs et gratuits, d’éclatantes transgressions verbales. Et encore!…

         C’est juste, en convint l’hôtesse, qui évitait adroitement de m‘approcher et qui avait envoyé le copilote pour enlever mon plateau.

         Gracieusement j’attendis. Quand il arriva, je lui dis, piquette buvant, visage fermant et logos chancelant, qu’il y a avait une petite porte au fond de mon jardin afin que les ivrognes tombassent dans la mer.

         Il me demanda, sans grand souci de recherche dans l’expression, quel était mon problème. “J’interpelle le quotidien”, promptement l’informai-je.

Aujourd’hui, je lui dis, une nouvelle, pour se vendre, doit commencer par quelque chose comme : « Je m’enfonçai dans les profondeurs de son intimité juteuse où je lui projetai rythmiquement des giclées de moelle épinière bien brûlante. »

Ils me menacèrent d’atterrir en urgence à Bratislava et de me confier à la police slovaque, perspective qui eut le don de me calmer. Bratislava, miséricorde, qu’on m’achève plutôt !…

Tout commença à l’aéroport de Berlin, où ils étaient venus m’attendre. Ils me regardaient tous les deux d’un air déjà las, se demandant ce qu’ils allaient faire de moi.

— Hé oui, camarades, me voici. Je viens vous annoncer la mort de l’écrit.

Max et Isolde m’avaient invité à tenir une conférence sur Heidegger pour le compte de leur magazine d’extrême droite (ou était-ce gauche?) dont le nom pouvait se traduire par l’Aurore Bestiale.  

— Est-ce que vous, les Frisous, en avez entendu parler ?

Ils se penchèrent, sans mot dire, et soulevèrent chacun une de mes piteuses valises.

— La mort de l’écrit ! leur criai-je encore.

Et nous nous mîmes en route.

— Qu’est-ce qu’on écrit chez vous en ce moment? Hein? Qu’est qu’on peut encore bien vouloir formuler en paroles?

Nous longions un étalage nocturne où gisaient des monceaux glissants de petites pieuvres mauves. Je n’en avais encore jamais vues en vrai et je les leur montrai en pointant mon petit doigt. Je riais d’une façon incontrôlable, ne sachant quoi leur dire pour les rendre humains. Ainsi hurlai-je dans l’oreille de Max:

— Camarade Tovaritch!… Camarade Tovaritch Commandant Suprême, se peut-il que la chose écrite soit morte et que vous n’en ayez eu vent de rien?

Max était un morose spécialiste de la pensée linguistique de Heidegger. Morose, c’est même formulé avec beaucoup de retenue. On doit néanmoins avouer, à sa décharge, que se malaxer les méninges à longueur de journée avec les aphorismes de l’Origine de l’Oeuvre d’Art, Ursprung des Kunstwerkes, ne doit pas pousser à l’exubérance.

On était finalement arrivés chez eux. Un coquet jardinet: j’embrassai du regard, sous la lampe au néon fixée à un arbre, le petit bassin couvert de nénuphars et le paon qui somnolait dans l’herbe. Le cossu tudesque, si vous voyez, l’idée allemande du luxe. Et je causais toujours:

— Ecrire!… Vous en êtes restés au stade où on enfile des mots pour raconter une histoire. Et la vraie vie alors? Et le vrai sexe? L’être de la littérature vous échappe, ce qui fait que vous ignorez –clin d’œil à Isolde– ce que… pardon, c’est Heidegger qui le dit si crûment: “Ce qu’il y a de proprement chose dans la chose.”

Ceci, dit en allemand, fait son petit effet.

Max et Isolde: ce sont là des noms que portaient les espions de l’Ouest dans les polards de ma jeunesse. J’enfonçai mon coude dans les côtes de Max.

— Tu sais quoi? Les occultistes ont tort d’ignorer Heidegger.

Il me demanda, mimant l’intérêt, ce que ça voulait dire.

Je m’esclaffai démonstrativement.

— On a tout étudié, éructais-je, tout, même l’absence du sexe dans ses écrits, mais jamais encore le rapport entre Heidegger et l’alchimie.

Je l’attrapai par les épaules:

— Il a bien écrit L’origine de l’œuvre d’art, hein?

Il me regardait, confus.

— L’œuvre d’art, insistai-je. Qu’est-ce ?

Haussement d’épaules.

— Mais voyons, claironnai-je, c’est la pierre philosophale, le Grand œuvre, le Magistère.

Et, louchant vers l’oiseau:

— Le cauda pavonis, la queue du paon.

Je me déroulais intérieurement ces bestiaires de la Renaissance dont le frontispice s’ornait de la représentation des bêtes sacrées d’Ezechiel, hayyoth hakodesh de mes quatre, et où le paon remplaçait parfois la figure de l’homme. Je les dévisageai l’air triomphant:

— Bref, l’œuvre d’art c’est le Kunstwerk, citoyens. Tout Adepte hermétique sait à quoi s’en tenir. L’art, die Kunst, c’est l’obtention de la Pierre. Et quelle en est la matière utilisée? Hein? Vous n’en avez cure? Mais ça, ça nous le disent aussi bien Heidegger que les alchimistes, c’est la terre, die Erde.

(Patience, triste lecteur, on baise tout de suite.)

Max sourit poliment. Isolde préparait mon lit et je la regardais faire, tout en gesticulant fébrilement:

— Alors son texte, à Heidegger, commence comme ça: quel est le rapport entreKunst, Kunstwerk et Künstler?, et la réponse qu’il trouve, c’est un adage tout alchimique…

J’attendis, mais comme ils ne semblaient toujours pas se passionner pour l’alchimie, je murmurai:

— “L’origine de l’œuvre d’art et de l’artiste, c’est l’art.” C’est un processus à rebours, où le produit final rénove le créateur, et je commençai à me déshabiller devant eux.

— Heidegger puait du bec, ajoutai-je.

Ils se retirèrent en fermant doucement la porte, même pas outrés, mais j’eus le temps de leur crier, histoire de leur donner à réfléchir:

— Et vous savez pourquoi il n’y a pas de sexe chez Heidegger? Ou plutôt, pourquoi cette androgynie scripturale? Parce que l’Androgyne, lui aussi, n’est qu’un autre nom de la Pierre!…

(Reprenez ici la lecture.)

Ils avaient éteint dehors. L’oiseau porteur d’escarboucle pionçait au milieu du jardin nocturne. Je m’approchai. Il arrondit son panache et beugla (brailla, feula, enfin, poussa un rot diabolique).

C’est répugnant, un paon qui feule, en chaleur. Et de surcroît, les nénuphars pourris, qu’est-ce que ça pouvait chlinguer!… Ça a dû me porter un coup. Ce devait être aussi la fatigue du voyage, le mauvais vin, le dépaysement, mais le fait est que je bandais de désir ardent tel un Künstler qui sent approcher son but.

–Eh bien, ma poule, lui chuchotai-je, je vais te montrer le conduit de mon athanor.

Je le (la) devinai s’éloigner en se dandinant dans les remugles de corruption de la fosse aux nénuphars. Je la (le) poursuivis en l’appelant:

— Pui, pui !

Je l’attrapai. Son cœur battait aussi fort que le mien. Je caressai son ventre hérissé.

— Seigneur, articulai-je, vois comme je m’égare.

Je ne savais pas si j’avais affaire à un mâle ou à une femelle. Ou bien à un hermaphrodite. D’ailleurs les oiseaux, quel que soit leur sexe, n’ont qu’un trou. Cloaque ça s’appelle. Et ils sont tous stupides, vu qu’à cause de leur foutue anatomie leurs yeux sont placés des deux côtés de la tête, ce qui fait que leur petite cervelle est occupée en permanence à combiner deux images parfaitement dissemblables.

Je trouvai à tâtons, au milieu de la roue de plumes, un bourrelet ferme et moite sur lequel je posai ma verge velue comme une patte de loup. Je gémis, je m’enfonçai et en avant la poésie biblique.

Un filet de bave lui pendouillait au bec et sa mince langue triangulaire vibrait, gonflée et rigide.

— Je t’enfile, lui soufflai-je, je t’enfile! Aaarghhh!…

Je m’enfonçai dans les profondeurs de son intimité juteuse où je lui projetai rythmiquement des giclées de moelle épinière bien brûlante.

Je poussai encore et je sentis crever son diaphragme. Bramant un slogan révolutionnaire, je m’écroulai, vidé.

On la trouva raide, la bête. Nous nous préparions à sortir, quand Isolde l’aperçut dans l’herbe, près du bassin décoratif. Après avoir chialé sur elle, Max voulut la jeter à la poubelle.

— Pourquoi ne pas en faire une bonne soupe, lui suggérai-je.

Ils me rétorquèrent que le volatile avait peut-être été malade.

— Vous gaspillez, je leur rétorquai, alors que chez moi on se l’arracherait, cette belle volaille.

Mais c’en fut fait d’elle. Pour conclure, nous nous en allâmes, pauvres concrétions du Logos, en discutaillant de la mort de l’écrit, et tout en parlant, cela s’entend, car, selon le mystérieux mot de Heidegger, la parole est la maison de l’homme, où il habite vous savez comment: poétiquement.

———-

 

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3 Comments
  1. Mitzaa Biciclista permalink

    Eu nu cunosc limba franceză atât de bine, așa că aș prefera citirea textului în limba româna. Se poate?

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