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Leila à Kaboul, sereine…

January 25, 2014

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La version roumaine du texte est ici :

Leila la Kabul, cu bale…

https://cabalinkabul.wordpress.com/2013/06/05/leila-la-kabul-cu-bale/

 ——————-

 

Leila à Kaboul, sereine

 

— Je ne coucherais avec toi que dans le minaret. Ou alors sur une grue, quelque part. Trouve. Invente.

Se drapant de fumée, en équilibre périlleux sur le bord de mon lit, elle balançait son pied aux ongles sans vernis (car à Kaboul des ongles trop soignés indiquent la pratique de la prostitution) et, parce que sans vernis, passablement sales, après toute une journée à traîner en sandales dans la poussière exotique.

Elle était entrée autoritairement, sans frapper, peau moite, sac à dos rose, mégot au bec, l’œil insolent et la bouche pleine de revendications absurdes.

J’avais fait sa connaissance à l’aéroport, après l’atterrissage. Aristote recommandait que le discours de chaque personnage soit adapté à sa fonction. Ma fonction étant celle de dragueur quadragénaire et la sienne celle de jeune photographe dont le fond de teint épais, appliqué grossièrement, cachait à peine les cratères lunaires de son adolescence, nous eûmes, lorsque son téléphone se mit à sonner dans sa poche, l’échange de paroles suivant:

MOI: Enfin, une sonnerie normale!

ELLE: J’ai eu la Danse des Canards, mais je l’ai effacée.

Et elle se mit à crier rapidement en anglais dans son téléphone, remerciant quelqu’un d’avoir promis de l’aider à prendre des photos dans la prison pour femmes. 

Ayant glissé un bakchich aux douaniers, tant pour les bouteilles cachées dans mes bagages que pour les siennes, on est sortis ensemble dans la digne et fraternelle puanteur de Kaboul et je lui ai proposé, sans perfidie, de l’emmener à son hôtel. Le même que le mien, d’ailleurs, l’hôtel Mustafa, repaire de tous les journalistes de passage par Kaboul, un cube de béton divisé en alvéoles monacales. Toilettes et douches communes au fond du couloir, prises d’assaut chaque matin par les journalistes affolés. 

Dans le taxi:

–Leila, se présente-t-elle.

— C’est joli!… Ça veut dire “la nuit” en arabe.

— Ah, bon? Tu penses, on ne me l’avait jamais dit.

Elle rit.

— En fait, je suis Tchèque. Mais je travaille pour une agence de photo parisienne.

— Tchèque ? Pourquoi tes parents t’ont appelée Leila alors ?

— Parce qu’ils m’ont fabriquée la nuit, tiens…

A l’hôtel, Leila a loué l’une des chambres les moins chères, au rez-de-chaussée. 

Nous prîmes alors congé, comme on dit pour dire que nous nous sommes dit au revoir et bonne nuit, puis je suis monté dans ma chambre, celle d’en haut, d’où on peut sortir se promener sur le toit et qui a ses propres toilettes. 

 

De l’autre côté de la rue se trouve la mosquée de Mollah Internet, qui prêche les bienfaits du progrès et qui chaque matin, vers 5.30 h, fait un test du micro, juste avant la première prière. D’abord, on est arraché du sommeil par des crépitements apocalyptiques, comme si le firmament était défoncé à coups de marteau-piqueur céleste (Mollah Internet tapote le micro pour vérifier s’il est connecté); après, on entend un bruit de friture cosmique, des crachotements répétés: « yag, do, sé… yag, do, sé », « un, deux, trois… un, deux, trois»; et puis, badaboum, la prière lancinante: «Ashadu laaaa illaaahaaa illl’LLaaaah

 

Le premier soir, elle est venue sur mon balcon et on a bu tout ce que j’avais apporté. Elle m’a dit:

— A Paris, je vis plus ou moins avec quelqu’un.

J’ai eu tout de suite un pincement au cœur, comme une déception absurde, mais je me suis rapidement dit que ce genre de filles vit toujours „plus ou moins avec quelqu’un“.

Mais le deuxième soir elle s’est amenée pieds nus, avec son sac à dos, pour se balancer au bord de mon lit, remuant sans cesse ses orteils sales, tout en marmonnant qu’en bas, dans sa chambre, c’est plein de cafards et de gaz d’échappement.

C’est à ce moment que, regardant au-dessus de ma tête, de l’autre côté de la rue, elle a vu le minaret.

J’étais en train de lui parler des Kafirs du Nouristan, au nord de l’Afghanistan, restés polythéistes jusque récemment et qui parlent un idiome proche du sanscrit Védique, lorsqu’elle me dit:

— Je ne coucherais avec toi que dans le minaret. Ou sur une grue, quelque part. Trouve. Invente.

Et, examinant ses ongles:

— Le lit, c’est juste pour faire dodo. Puis, cette couverture est abjecte.

 

On s’est glissés dehors sur la pointe des pieds, évitant les gardes qui jouaient aux cartes, et, une fois escaladée la clôture de la mosquée, je l’ai épatée en soulevant d’un geste sec et sûr la pierre sous laquelle j’avais vu d’innombrables fois, depuis mon balcon, Mollah Internet cacher la clef du minaret.

La porte a poussé un grincement sinistre, lâchant des effluves fermentés, qui diminuaient peu à peu vers le haut des marches glissantes. Je montais le premier, le dos illuminé par son briquet. 

En haut, sur l’étroit balcon étoilé, j’ai vu de l’autre côté de la rue, avec ses boutiques obscures et les innombrables passants enturbannés grouillant dans la nuit, la fenêtre éclairée de ma chambre, décorée de bouteilles vides, et le lit avec sa couverture vraiment abjecte.

Elle s’est assise sur le muret en pierre entourant le balcon du minaret et, fixant par-dessus son épaule le gouffre noir d’en bas, m’a soufflé:

— Ce serait si simple de me laisser tomber…

 

Cela m’a irrité prodigieusement (comme on dit dans la littérature de qualité). Je l’ai arrachée de là et je l’ai envoyée le dos dans le mur, contre l’installation sonore. Elle haletait, se couvrant les seins de ses mains en coupe, le menton en avant. 

J’ai rapproché mon visage du sien. Nos langues se sont mêlées… J’ai glissé la main et j’ai baissé son pantalon militaire. Je l’ai prise debout, dos écrasé contre le mur, en ahanant, lui cognant la tête contre l’installation sonore, poussière dans les narines, toiles d’araignées dans la bouche. Elle râlait; son ventre — un marécage.

Après un temps (il y a le temps, et il y a la durée, comme disait Bergson), on a dû faire une pause. Elle est allée se rasseoir sur le muret en pierre du balcon. Le derrière nu sur la rampe, au-dessus du trottoir, elle a regardé de nouveau en bas, dans le noir de la rue, et m’a dit suavement:

— Ça coule de moi dans la rue… sur les passants.

Cela m’a fouetté les sens si efficacement que je l’ai de nouveau arrachée de là et, la faisant pirouetter comme au tango, je l’ai renvoyée se cogner contre l’installation sonore, m’enfonçant en elle.

Ça nous est venu en même temps, avec un râle gigantesque, et nos hurlements emmêlés ont explosé au-dessus de la ville, l’installation se déclenchant alors que nous beuglions synchroniquement dans un magma sonore fait de halètements baveux et clapotements amplifiés.

Haaah-hououh-haaah !… sortait du haut-parleur du minaret, s’épandant en vagues ondulées jusqu’aux hauteurs circulaires d’où les Talibans surveillent Kaboul.

On s’est précipités en bas de l’escalier, elle remettant en même temps son pantalon avec une dextérité que je n’eus pas le loisir d’admirer.

On a traversé la rue en courant, croisant des paquets de gens qui s’assemblaient criant en pachto que quelqu’un était en train de se faire égorger là-haut dans la tour.

Dans la chambre, nous avons éteint et, affalés par terre, main dans la main, achevant la dernière bouteille de vin, nous avons contemplé le minaret illuminé de l’intérieur, le balcon grouillant d’une foule excitée et peinant à arrêter l’installation, qui maintenant avait déclenché de vieux enregistrements de Mollah Internet: «Ashadu laaaa illaaahaaa illl’LLaaaah… ! »

Elle s’est soudainement tournée vers moi et, m’embrassant sur l’épaule, a susurré: 

–J’ai oublié de te dire. J’ai quitté aujourd’hui ce type de Paris.

— Ah, bon ? j’ai demandé platement, mimant l’indifférence. Comment tu as fait?

— Je lui ai envoyé un SMS, m’a-t-elle dit, en se serrant contre moi.

From → Paraphernalia

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