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“La projection”, roman érotico-alchimique – un teaser de deux chapitres…

October 5, 2014

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CHAP. I : OÙ IL EST QUESTION DE L’AMÉRIQUE ET DE L’OISEAU PAILLE-EN-CUL…

 

 

Dom Antoine-Joseph Pernety, ex-Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, ancien conservateur de la bibliothèque de Sa Majesté le Roi de Prusse, membre des Académies de Prusse et de Florence, Sublime Maître de l’Anneau Lumineux, Dom Antoine-Joseph Pernety, subséquemment, avait toujours maintenu posséder un miroir velu, chose obscène, d’usage innommable, qu’il assurait avoir amenée d’Allemagne, à la fin de son long et regretté séjour à la cour du Grand Frédéric.

“À Berlin, j’étais le bienvenu de tout le monde”, aimait-il à rappeler sur un ton qui cachait mal son amertume. D’habitude, ses auditeurs n’en étaient que médiocrement étonnés. Il ne pouvait en être autrement. Le grand vieillard leur imposait non seulement par sa science infinie et par son goût immodéré pour le blasphème dans les moments les plus fortuits, mais aussi et surtout par son aspect physique, qui parfois les faisait croire qu’il avait réellement dû s’abreuver à cette fontaine de jouvence dont il parlait sans cesse.

Cependant, personne n’avait encore inspecté ledit miroir velu, ce qui à son insu avait insensiblement entamé le crédit de l’ex-Bénédictin. Pourtant Dom Pernety n’était pas homme à badiner avec de tels arcanes. Il était celui qui avait appris aux Illuminés à ne pas user de fraude même dans leurs pires égarements. Une telle rigueur irritait leur sottise.

– Vous vous opiniâtrez fort inutilement, leur répétait-il. Ne vous gendarmez pas, ne croyez pas trop ce que vous apprîtes dans les écoles de l’ignorance. Et, par ailleurs, quelle ignorance? Cessez de vous en glorifier. L’obscurité n’est plus ce qu’elle était. Aujourd’hui, tout un chacun se croit permis d’entreprendre de l’éclairer, en divaguant sans queue ni tête. Mais sans aucune rigueur dans la fantaisie, mais avec un étalage d’incohérences qui, le plus souvent, ne sont même pas recherchées.

Ainsi vitupérant, altier, le digne vieillard s’écarta de la fenêtre ruisselante d’une eau visqueuse, trop froide pour la saison, collante et sans transparence. Dehors, des silhouettes s’affairaient sous les trombes, la pluie rendant flasques les chapeaux, collant les cheveux aux tempes des ouvriers en colère qui criaient et chantaient : “ Dehors les Italiens et : “ Vive le Roi!” — et l’on entendait même : “Avignon à la France !”.

Le vieillard eut un sourire. “Avignon à la France !” Il se détourna de la fenêtre opaque de tant d’eau et montra ledit sourire à ses compagnons. Ils étaient tous là, devant lui, attendant ses paroles. Il les contempla, puis il prononça :

— Dieu a les pieds sales : j’ai nommé l’Enfer.

— Oui-dà, formula comme toute réponse, mécaniquement, Gasqui, sans se départir de sa morosité habituelle.

— Mmm, oui-dà, lui répondit en écho le vieillard, tout en le dévisageant. D’où peut-elle venir, cette locution: oui-dà?

Et comme les autres se taisaient, la mine sombre, ce fut toujours lui qui donna la réponse:

— C’est sûrement du grec: οἴδαje sais, j’agrée.

— Les sujets du Czar de Moscovie disent , eux aussi, pour oui, marmonna Grabianka.

— C’est incontestablement vrai, s’exclama le vieillard en se retournant vers lui. Mais, en fin de compte, cela pourrait tout aussi bien venir du latin, car en disant oui-dà on prononce plutôt déa, oui-déa, en s’en remettant aux grâces d’une quelconque déesse.

Il soupira:

— Rien n’y fait, des bribes de paganisme resteront toujours collées à notre langue.

Dom Pernety articulait d’une façon mesurée, étalant ses mots, tout en caressant l’air de ses larges mains. En pérorant, il restait debout, les jambes arquées, fixant les autres d’un air avenant. Sa joue était marquée d’une prodigieuse verrue.

Ils s’étaient réunis chez Gasqui, dans sa maison fort logeable, Place des Trois-Pilats, en Avignon, éternelle ville des Papes, pour se concerter sur la signification des récents événements survenus en France et dans le Comtat Venaissin. Un an s’était écoulé depuis qu’à Paris la Bastille avait été prise au nom du Roi. Fort heureusement, en Avignon et dans le Comtat personne n’avait encore songé à prendre la caserne du Palais des Papes au nom du Pape.

— Je pense, certes,  que nous assistons finalement au Grand Renouveau, énonça, après un silence appuyé, Dom Pernety. Nous nous trouvons à l’heure de notre régénération. Cela s’accompagnera immanquablement d’une foule de souffrances, mais nous ne devrons pas nous plaindre. C’était annoncé. Nous l’avions annoncé. Nous avons appelé cela de tous nos vœux. Désormais, la providence s’exercera sans intermédiaire. C’est avec empressement que nous devons l’espérer.

Il soupira :

— Et tout ceci arrive depuis qu’il y a huit planètes.

Ne s’occupant pas de questions astronomiques, les autres se turent. Ils restaient tous là, le regard lourd, assis sur des tabourets le long des murs. Dom Pernety les considéra attentivement: Grabianka, beau et sombre et légèrement bouffi; Ottavio Capelli, l’homme-roi; le marquis de Vaucroze, qui cachait toujours sa timidité sous des airs arrogants; Gasqui, le logeur fortuné du Bénédictin, à qui il avait jadis donné sa sotte confiance.

— Poursuivrons-nous nos travaux ? demanda Grabianka. Nous étions si près du but !

Ils dirigèrent leurs regards anxieux vers Ottavio Capelli, l’homme-roi, qui se taisait sans élégance, ses yeux vitreux, sans expressions, fixant les boucles métalliques des chaussures de Grabianka. Il sentait les regards des autres rivés sur lui, ce qui le fit pousser un petit mugissement d’angoisse. Le marquis de Vaucroze lui caressa le dos, ce qui eut le don de le calmer.

— J’espère, prononça lentement Gasqui, que la Révolution ne nous traitera pas comme des débauchés.

— Il faudra, en tout cas, fournir une explication quant à la teneur de nos réunions. Il nous faudra trouver une explication convaincante. Qu’ils ne pensent surtout pas que nous nous occupons de politique.

À ces mots, que Grabianka avait prononcés en mettant une intonation un tantinet lubrique dans sa voix, ils éclatèrent tous de rire, à l’exception d’Ottavio Capelli, toujours dans l’adoration du sombre éclat desdites boucles métalliques, ainsi que de Dom Pernety, qui leur fit signe de se taire. Les rires cessèrent.

— Vous parlez avec complaisance de notre supposée débauche, ce qui montre à quel point vous méconnaissez l’horreur des orgies plébéiennes. Que Dieu nous garde de l’arrogance du peuple arrivé au pouvoir et qu’il nous soit épargné d’avoir à souffrir la vue de la triste tourbe morale dans laquelle peut se complaire la populace sudoripare.

Il se signa et leur intima d’arrêter là la réunion et d’attendre la suite des événements. Ils établirent de concert que, tant que ces faits inouïs perdureraient, Dom Pernety irait se retirer dans le village de Bédarrides, sur la propriété du Marquis de Vaucroze. Une fois cela décidé, les Illuminés, comme ils s’appelaient entre eux, malgré leur aspect physique ordinaire, se séparèrent. Ils sortirent de chez Gasqui, Place des Trois-Pilats, chacun prenant un autre chemin. La pluie avait cessé ; le bruit de la foule et de sa liesse grossière s’était éloigné.

Quittant l’échancrure de la sinueuse Place des Trois-Pilats, Dom Pernety emprunta la Carreria Bertrandorum, croisa la rue Saint-Jean-le-Décollé, d’où il jeta un coup d’œil indifférent vers la façade regorgeant d’angelots de la Chapelle des Pénitents Noirs, et se mit à gravir l’escalier de Sainte Anne. Les marches abruptes, taillées à flanc de colline, menaient au Palais des Papes. En montant, l’exalté vieillard s’appuyait fortement à la paroi rugueuse. Cette ascension lui donnait à chaque fois le vertige. Il s’arrêta un instant pour écraser un scorpion.

— De la vermine partout, bougonna-t-il. J’ai peur de m’asseoir. Cette ville grouille de lézards et de prostitution.

Il se rappela une belle image du livre d’Isaïe, où le prophète prédit la destruction du Sion, en en projetant l’image de ses ruines fumantes sur l’écran brumeux du cerveau de ses auditeurs craintifs: “Le pélican et le hérisson seront les maîtres de ces ruines, le hibou et le corbeau ses habitants”. Il se sourit intérieurement. Pardi. Il en est qui savent vaticiner avec élégance.

Arrivé en haut, il fit une pause pour haleter à l’aise. Il avait mis trois minutes pour arriver de chez Gasqui jusqu’en bas de l’escalier de Sainte Anne, mais un quart d’heure pour monter ces maudites marches, ce qui lui avait donné l’occasion habituelle de pester contre la belle ville d’Avignon, possession éternelle des Papes, cité d’asile, de libertés et de libertinage. Un regard circulaire lui dévoila un essaim de ruelles, les remparts, l’île de Barthelasse, par où Hannibal fit jadis passer ses éléphants et ses cavaliers numides, et, au-delà du fleuve, Villeneuve, la France.

Derrière lui, il sentait la présence insistante de la magnifique église dédiée à Notre-Dame de Tout Pouvoir, mais qui aurait pu, tout aussi bien, être dédiée à Sainte-Marthe, protectrice d’Avignon, n’eût été la résistance des autorités ecclésiastiques, qui ne tenaient pas Marthe, la tueuse de tarasques, en trop grande odeur de sainteté. Même un pape sodomite comme Jean de Cahors avait dédaigné cette sainte véridique. Le distingué Bénédictin se sourit intérieurement. “Jean XII avait été, lui aussi, un Sublime Maître de l’Anneau Lumineux.” Pape sodomite, son amitié avec tous les bardaches d’Avignon n’eût pas porté à conséquence aux yeux de la hiérarchie ecclésiastique (il valait mieux qu’un souverain pontife aimât les garçons, plutôt que de s’entourer de femmes) s’il n’avait été aussi nécromancien. Préférant aux fruits agrestes de la droite vie chrétienne les sombres fleurs de la magie et le sortilège des sciences ocultes, Jean de Cahors avait irrémédiablement marqué de son empreinte cette fière ville d’Avignon, témoin le Palais, dont il avait entrepris la construction et qui sert si commodément de caserne en cette année de 1790.

En revanche, l’actuel pape, Pie VI, de son nom laïque Giannangelo Braschi, ne jouissait d’aucun prestige localement, tandis que son vice-légat en Avignon, monseigneur Casoni, se permettait même de prendre des libertés en son nom.

Soudain, par la porte Saint-Lazare s’avança une foule déguenillée et criarde. Une multitude grouillante, menaçante et étrange, mais dont l’étrangeté ne se dévoilait que lorsqu’on s’apercevait qu’elle était composée uniquement d’hommes. Pas une femme, pas un de ces affreux marmots qui accompagnent les séditions, rien que des hommes, sales, les visages noircis (et cela semblait un détail destiné à souligner leur aspect féroce, leur détermination aussi, car pourquoi auraient-ils été se noircir le visage? les paysans ne vont pas ainsi, barbouillés de suie). Et tous ces gens se pressaient dans les ruelles et criaient. Criaient? Que criaient-ils? “A mort”? Qui voulaient-ils mettre à mort? “Mort aux nobles?” C’était cela. Mort aux nobles, criait cette foule mâle qui se répandait dans les rues, tout en restant compacte, aucun meneur ne se détachait du gros de la troupe, nul n’allait de son propre chef. Les agitateurs étaient pourtant là, excitant les gens, leur criant d’aller de l’avant, les insultant parfois en hurlant et en riant et en leur demandant s’ils n’étaient pas que des femmelettes.

Lorsqu’ils déferlèrent sur l’esplanade du Palais, le digne vieillard comprit qu’il valait mieux s’enfuir. Mais il entendit un cri plus perçant que les autres et se retourna. Il vit que l’un des manants avait coincé, près du mur du Palais, une jeune bourgeoise effarée.

— Ah, bougresse, tais-toi! glapissait le vilain, qui semblait pourtant avoir peur autant qu’elle et qui la tripotait maladroitement, comme s’il craignait d’abîmer la soie et le velours côtelé dont elle était vêtue.

D’un pas encore vif, Dom Pernety se rapprocha d’eux:

— Lâchez-la, mon brave.

Le paysan pirouetta et lui cria une chose inintelligible, quelque chose d’âpre et de mélodieux à la fois.

— Ma foi, s’émerveilla Dom Pernety, il devise en patois, le drôle.

D’autres gens, qui passaient en courant, s’arrêtèrent. Des voix se levèrent, mais on n’aurait pas su dire qui défendait qui.

L’altercation provoqua l’intervention de l’un des meneurs, qui se trouvait affublé d’un uniforme d’officier. Petit, gros, un visage inquiétant par son absence d’expression et par sa fine moustache vulgaire, ledit meneur chassa à grands coups de pieds le paysan tripoteur ainsi que la foule attroupée, après quoi il fit un pas vers Dom Pernety et la bourgeoise et se présenta:

— Permettez-moi. Jourdan.

Il avait enlevé son chapeau. La voix était vulgaire, le ton insolent et obséquieux à la fois. Un homme qui cherchait à se faire reconnaître, mais qui, ignorant à qui il avait à faire, s’imposait temporairement la prudence. Il leur expliqua qu’il s’était mis à la tête des paysans pour chasser les Italiens de la ville et pour exiger qu’on reconnût le Roi de France comme seul souverain en Avignon.

— Car nous sommes tous Français, n’est-ce pas? et son ton demandait confirmation.

Il était courtaud et robuste. Sa figure aurait pu paraître aimable, mais les yeux étaient frustes et les narines retroussées. La bouche plissée cherchait à imposer aux traits du visage une sévérité de mauvais aloi.

Il leur dit qu’il était un ancien de la Révolution. Dès les premiers jours, à Paris. C’est lui qui personnellement avait coupé la tête à De Launay, le gouverneur de la Bastille, oui, lui. D’ailleurs, après cet exploit, on l’avait surnommé Jourdan Coupe-Tête.

– Nous arrivons donc porter la Révolution en Avignon, conclut-il, et il rit, d’un rire sec et presque triste.

Ils le remercièrent précipitamment, Dom Pernety raide mais avenant, la jeune bourgeoise encore pantelante. Jourdan leur confia alors que ses paysans avaient le visage barbouillé de suie parce que tout d’abord ils avaient voulu prendre la ville de nuit. Ainsi ce travestissement leur  aurait-il permis qu’on ne les reconnût point. Brusquement, il parut se rappeler quelque affaire qui exigeait sa présence. Après un salut appuyé, il s’éloigna, montrant son dos étroit, la fesse dure, le jarret tendu.

–      Charmant personnage, articula Dom Pernety.

— Je vous demande pardon? Ce rustre et sale chenapan n’a dit qu’un tas de sottises, éructa la jeune bourgeoise, qui avait haleté tout ce temps en silence.

Elle cria cela avec un fort accent italien.

— Permettez-moi, Madame, c’est déjà une idée reçue que de critiquer la sottise.

— Mais il est abominable, lui et toute sa bande !

— Allons, allons, tempéra le vieux. Ne soyons pas si sévères. Disons plutôt, avec Apollonius de Tyane, que c’est l’excès de rigueur qui est vulgaire.

Elle insista, empêtrée dans sa colère, tandis que le vieillard prenait pour la contrarier la défense du vil meneur. Il lui dit qu’elle avait raison sur un seul point, qui est qu’on devrait interdire aux gens simples d’utiliser des mots guindés. Cela devait rester l’apanage des classes supérieures, qui disposent de loisirs. Elle acquiesça. Elle paraissait plus calme maintenant. Ses joues étaient devenues vermeilles. Elle parlait très doucement et cherchait à ne pas le vexer. Elle lui dit qu’en fin de compte, il avait peut-être raison. Elle s’appelait Rémora et il lui fit à son tour un compliment sur l’originalité de ce nom. Elle était romaine et s’en devait retourner vers son pays, où l’attendait sa famille, mais, toutes les voies de communication étant coupées, elle se voyait clouée en Avignon par cette atroce sédition. Il lui offrit de la conduire à Bédarrides, dans son manoir temporaire, sur la propriété de Vaucroze, en attendant que les soldats du Pape parvinssent à chasser la racaille de la ville.

Ils repassèrent devant le Palais des Papes. La crapule clapotait dans les flaques laissées par la pluie. Du toit du palais, quelques gargouilles crachaient encore un mince filet d’eau écoulée des ardoises, mais la plupart bâillaient à sec, de mémoire papale plein leurs orbites vides. Dom Pernety remarqua, songeur, qu’elles devaient être bouchées et il trouva quelque chose d’attendrissant à cette pensée. Mais il ne savait pas pourquoi, et rangea cette sensation pour plus tard, dans un coin de sa mémoire prodigieuse et bien entraînée.

La foule des paysans réclamait maintenant les prisonniers enfermés dans les cellules du Palais, afin de décider de leur sort, tandis que les Suisses retranchés dans la forteresse leur jetaient des quolibets. Les meneurs, parmi lesquels on remarquait Jourdan, se faisaient menaçants, mais la masse de l’édifice papal les rendait encore craintifs. Dom Pernety émit cette remarque. La demoiselle en convint.

— Je n’avais jamais vu une prison pareille. Sa masse m’effraie. Comment réduiriez-vous une telle chose à des mots communs?

Dom Pernety lui récita calmement une définition qu’il avait conçue lui-même:

— Prison: “Bâtiment dans lequel on pratique des cachots, les uns noirs, les autres éclairés, et qu’on rend sûr autant qu’il est possible.”

La fille lui fit remarquer que pour définir la prison il s’était servi du mot “cachot”, ce qui n’était pas très éclairant.

— Vous avez raison, s’esclaffa le vieillard, la dévisageant avec une attention admirative. Les dictionnaires sont artificieux. Se servir, pour définir les mots, d’autres mots, qu’on trouvera ailleurs, dans les pages du même livre, la belle affaire! Voyez tous ces articles qui se renvoient l’un à l’autre, comme dans cette affreuse Encyclopédie, dont vous avez dû entendre parler. Un dictionnaire est une entreprise qui tourne en rond. Et puis, vouloir fixer les mots, leur accorder un sens définitif, quelle inintéressante aberration!

Il se tut un instant, pour ajouter aussitôt tout bas:

— Vous savez, dans ma jeunesse j’ai composé plusieurs dictionnaires. Maintenant encore, je peine sur un livre traitant des vertus de Marie, la Mère du Seigneur. J’écris, oui, hélas, et pourtant, je ne le sais que trop:  les mots sont impuissants. Aujourd’hui il nous faudrait plutôt des livres d’images plutôt que du texte écrit. Des symboles et non pas des mots. Saviez-vous que le livre le plus profond qu’on ait jamais composé est un livre fait uniquement d’effigies?

Et comme elle secouait la tête, il lui prit le coude et lui souffla à l’oreille, se penchant vers elle:

–      C’est un livre d’alchimie, le Mutus Liber, le Livre Muet.

Il lui serrait le coude et la regardait fixement, comme s’il ne pouvait se décider à lui dire quelque chose de très important.

Pendant un moment d’accalmie, entraînant Rémora avec lui, Dom Pernety pénétra dans le palais par l’étroite porte latérale qui menait vers les appartements du vice-légat Casoni, le représentant de sa Sainteté le Pape. Les gardes suisses le saluèrent et le laissèrent passer.

Dès qu’il le vit, le vice-légat, qui ne gardait de son Italie natale que l’accent tonique qui faisait chanter les phrases, se mit à gesticuler:

— Mais, mon ami, vous êtes grandement responsable de ce qui nous arrive. Vos écrits blasphématoires ont corrompu les mœurs de cette nation. Voilà où nous en sommes. Vous vous êtes attaqués à l’orthodoxie chrétienne, mais d’une façon irrationnelle. Vous, vous…

Lui désignant Rémora, Dom Pernety lui fit comprendre que ce n’était pas un bon moment pour les récriminations. Il lui annonça que, s’il avait besoin de lui, il serait à Bédarrides et que d’ailleurs il partait sur le champ avec cette demoiselle —Italienne de surcroît— qui ne pouvait souffrir de s’attarder dans une telle ville. Il suggéra au vice-légat de se montrer à la foule pour lui jeter quelque chose d’apaisant, une promesse quelconque, voire même quelques jambons.

Sur la place du palais, la canaille mangeait, en avalant presque, qui de grosses tranches de lard, qui des gousses d’ail et des quignons de pain trempés dans du vin. Un clapotis infâme se levait de toutes parts, émergeant de toutes ces bouches mal soignées, et ponctué de rôts et de hurlements révolutionnaires.

Le Vice-Légat, Dom Casoni, se montra au balcon. Il fut accueilli par des cris d’“Avignon à la France”! Il réclama le silence par de larges gestes impatients.

— Pourquoi vous vous rebellez? Pourquoi? -cria-t-il. Vous étiez de bons sujets. Sa Sainteté le Pape vous a mandé des vivres à chaque fois que vous étiez dans le besoin! Et vous ne payez pas d’impôts! Réfléchissez à ce que vous êtes en train de faire. Imaginez un peu ce que vous payeriez pour le sel, si d’aventure vous deveniez sujets français.

Ils le huèrent. Les Suisses sortirent alors du palais et foncèrent vers les insurgés. Leurs têtes musclées dodelinaient, ils s’agrippaient à leurs hallebardes, mais, brusquement, au lieu de les charger, ils se mirent à fraterniser avec les émeutiers.

Ceux qui étaient restés à l’intérieur refermèrent l’entrée du Palais. Le tout dégénéra en assaut désorganisé. En fin d’après-midi, malgré une intervention tardive des troupes françaises accourues de la ville d’Orange, le vice-légat du Pape, monseigneur Casoni s’en fut à Carpentras avec toute sa suite. Il menaça d’y rester aussi longtemps que l’ordre ne fût rétabli en sa bonne ville d’Avignon.

Aux troupes d’Orange venues en renfort avec à leur tête le maire de cette ville, une délégation d’Avignonnais, où l’on reconnaissait Jourdan, demanda le rattachement de la ville à la France.

— Quel rattachement, leur répondit le maire d’Orange. Vous savez bien que Sa Majesté le Roi n’a aucun pouvoir sur les terres de Sa Sainteté le Pape.

Se rendant à la force de cet argument, Jourdan salua servilement le Maire d’Orange et le remercia, mais l’on sentait bien que l’affaire n’allait pas en rester là.

Cependant, Dom Pernety et la demoiselle Rémora avaient quitté la ville en même temps que le cortège du vice-légat, quoique dans un attelage moins hennissant.

Comme décidé, le Bénédictin emmena la demoiselle égarée et reconnaissante vers son gîte d’emprunt de Bédarrides. Ils prirent un chemin détourné et, en route, passant devant la Chartreuse de Bonpas, sous des nuages délétères et alors qu’il fouettait machinalement les chevaux, sans leur prêter aucune attention, Dom Pernety parla à Rémora de l’Amérique, où dans sa jeunesse il avait effectué un long voyage en tant qu’aumônier du grand Bougainville, et de l’oiseau paille-en-cul, dont il avait observé les remarquables habitudes durant la longue traversée de l’Atlantique.

Ensuite il se remit à pleuvoir.

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Avignon

CHAP II. : OU L’ON APPREND DES CHOSES VARIEES SUR LA VILLE DE PRAGUE, EN BOHEME, DONT LE NOM SIGNIFIE “SEUIL”…

À la pointe du jour, ils arrivèrent dans Bédarrides. Sans entrer dans le village, l’évitant même, ils longèrent le mur d’enceinte et débouchèrent devant le manoir dont le coriace vieillard avait fait sa demeure. La morne bâtisse que le Marquis de Vaucroze, l’un des Illuminés de première date, avait mise à sa disposition s’élevait sur un petit tertre que Dom Pernety avait baptisé du nom pompeux de Mont Thabor. La route vers le village passait devant la porte cochère du domaine. Deux colonnes, nommées respectivement Joaquin le matin et Boas (ou Bouesse) le soir (mais Rémora n’était pas assurée d’avoir bien compris) flanquaient l’entrée, qui donnait sur une allée bordée de cèdres d’un bel ombrage. Le Bénédictin lui indiqua ces cèdres qu’il avait –assura-t-il– plantés lui-même. Il ajouta, en la dévisageant sans l’ombre d’une présomption, qu’ils venaient du Liban.

— Quant à ces deux colonnes, Jaquin et Boaz, elles ne sont autre chose que les symboles membrus de la division de notre nature.

 

Elle ne releva pas cette remarque. S’arrêtant sur le pas de l’entrée, entre Jaquin et Boaz, elle se retourna pour regarder à l’extérieur. Au-delà du tertre qui soutenait la grande porte d’entrée, on apercevait à quelque distance le mur d’enceinte de la bourgade de Bédarrides, mur qu’ils avaient longé en arrivant et dont en ce moment même, pendant qu’elle regardait, des paysans s’employaient, malgré l’heure matinale, à en détacher des blocs de pierre.

 

Des paysans, lui confia Dom Pernety, que le propriétaire des lieux, le Marquis de Vaucroze, appelait à juste titre des “vilains”. Ils retiraient les pierres qui les défendaient. Leur seigneur temporel et spirituel, l’Archevêque d’Avignon, signor Giovio, s’était réfugié en France, à Villeneuve, en face d’Avignon, de l’autre côté du Rhône, et les vilains s’en remettaient maintenant à l’autorité directement supérieure, le vice-légat, lui-même, comme elle l’avait constaté, en fuite prudente à Carpentras. On avait dit à ces villageois que dorénavant ils seraient libres. Ils ne savaient que faire de cette liberté.

Alors, les vilains attendaient de voir ce que feraient les habitants de Châteauneuf, loin de là, de l’autre côté du Rhône, enclavés en France, qui, eux aussi, étaient non seulement sujets du Pape, mais, comme les Bédarridois, dépendaient directement de l’Archevêché d’Avignon.

 

— Vous savez, ces bougres vont même élire un maire, dit le vieillard, une sorte de bourgmestre.

— Et auparavant, ils n’avaient pas de maire?

— Non. Ils avaient un syndic.

La fille le regarda étonnée, malgré sa fatigue.

— Et alors? Qu’est-ce que cela peut-il faire, comment on l’appelle, si sa fonction est la même?

Dom Pernety soupira:

— Je sens que nous aurons des controverses sur les mots.

 

Il l’introduisit dans une pièce aux murs entièrement recouverts de livres. Il lui prit son manteau, qu’il plia avec soin avant de le déposer sur une ottomane chargée de coussins brodés. Elle s’approcha des rayons en bois sombre, lut lentement quelques titres, sans doute parce qu’elle n’avait rien à dire, et se retourna.

— Des livres d’alchimie !

Dom Pernety s’inclina.

— Oui-dà, Madame.

Il lui sourit. Elle lui retourna le sourire.

— Vous y croyez?

— À l’alchimie?

Le vieillard fit entendre un petit gloussement.

—  Je la pratique abondamment.

Elle se montra tout à coup fort intéressée.

— Me ferez-vous assister à vos opérations?

— Quand le temps viendra.

— Viendra-t-il?

— Vous me demandez là de grandes choses. Cela ne dépend, ma foi, que de vous.

 

Elle fit de nouveau semblant de ne pas remarquer l’incongruité de ce propos et se dirigea vers une petite table basse qui soutenait un cadre, ou un tableau, de grandes dimensions, entièrement recouvert d’un morceau de drap et appuyé au mur. Elle souleva un coin du voile, qu’elle laissa retomber aussitôt avec un cri étranglé, comme un hennissement.

 

Il la prit dans ses bras par derrière.

— N’ayez pas peur. C’est un miroir velu. Un vrai, tout ce qu’il y a de plus vrai. Je l’ai reçu jadis à Prague, en Bohême.

Il toussota.

— Le nom de cette ville signifie “seuil”.

Pour lui montrer, il écarta des deux mains la fourrure qui couvrait la surface du miroir et qui sortait, en longues mèches, directement du verre poli. Il se regarda dans la raie ainsi formée, qui ressemblait au sexe ouvert d’une énorme femelle. Il se décrivit à haute voix:

 

— Je me contemple si rarement. Vous m’en donnez l’occasion maintenant. Voilà. C’est moi. Un nez… Mais quel nez? Aurai-je l’audace de l’appeler ainsi? Où sont donc les nobles proportions du visage humain? Car s’il est vrai que, comme disent les peintres, la taille de l’homme doit égaler vingt fois la longueur de son nez, combien devrait mesurer le possesseur d’un tel appendice?

— Vous êtes coquet.

Tout en se considérant à travers l’affreuse fente velue, il fit des choses étranges. Il commença à se déshabiller en silence. Lorsqu’il eut fini, il virevolta vers elle. Il la regarda dans les yeux, tout en se caressant les tétons, qu’il avait démesurément longs.

— Vous vous riez de mon corps?

Ses jambes écailleuses ressemblaient à des pattes d’oiseau. Il était maigre, mais son ventre pendait, formant une succession d’épais plis superposés. Ses coudes et ses genoux étaient eczémateux.

 

Elle ne riait plus maintenant. Elle le fixait, les yeux écarquillés, tremblante. Il s’approcha d’elle. Il tenait son cou et sa tête d’une façon étrangement tordue. Il lui parlait, mais il gardait le visage presque de profil, tout en marchant vers elle. Chancelante, elle n’entendait plus rien. Le vieillard la faisait penser à un oiseau. En réalité, ce n’était même pas une pensée, elle n’était plus capable de penser à quoi que ce soit, elle voyait tout simplement un grand oiseau déplumé avancer vers elle, une sorte d’autruche, ou une espèce de marabout. Quand il arriva tout près, devant elle, la touchant presque, elle sentit sa respiration. Il avait la bouche mauvaise et il le savait, sans l’ombre d’un doute; sa tête tournée de côté et son cou contorsionné, c’étaient pour éviter de lui envoyer son haleine au visage.

 

Il l’empoigna par les épaules et, se collant à elle, lui confia qu’il comprenait son trouble. Elle avait raison. Il fallait toujours se préserver des émanations grossières et lui-même savait que sa respiration était porteuse de vapeurs méphitiques. Quant à elle, c’était plutôt le contraire. Elle devait savoir que, comme le garantit le grand Cohausen, dans son Hermippus Redivivus, publié à Londres en 1777 —ici il toussota modestement devant sa propre érudition—, on attribue des vertus régénératrices à la respiration des jeunes filles. Cette haleine nourrit et restaure. C’est une propriété des jeunes femelles qui n’ont pas encore été touchées. Il faut savoir, par ailleurs, que même la respiration des jeunes vaches est rafraîchissante.

 

L’attirant vers lui, il s’emporta contre les criminels garde-malades qui recueillent dans leur mouchoir les derniers soupirs des mourants “pour les plus horribles des motifs”.  

— Malheureusement  — poursuivit-il, parlant toujours de ces évaporations balsamiques des vierges, qui font noircir les cheveux et repousser les dents de ceux qui les reçoivent—, malheureusement, Cohausen ne nous dit pas si cela fonctionne aussi lorsque la jeune vierge a mauvaise haleine.

 

Il la renversa sur l’ottomane, sur les coussins brodés et sur ce manteau que lui-même avait plié avec tant de soin. Étourdie, elle lui souffla, tentant de le repousser:

— Vous m’accordez plus d’honneur qu’il ne m’en revient.

Mais elle haletait déjà. Elle tenta plusieurs fois de montrer qu’elle voulait le repousser, ce qui fit que sa main toucha son membre, qui était mou et froid. Le vieillard avait réussi à lui enlever les longs bas noirs et se mit à la caresser entre les jambes. Il lui confia que ce qu’elle avait là c’était le vase d’élection des alchimistes, appelé autrement la cruche de Mercure. Il lui dit que sa beauté était inconcevable. Mon état ne saurait se peindre, lui souffla-t-il. Vous êtes plus parfumée que les fleurs les plus odoriférantes, lui susurra-t-il de sa respiration acide. En caressant ses épaules potelées il lui dit que son corps n’était autre qu’un assemblage des perfections de la Nature.

 

S’allongeant alors sur elle, il la pénétra et à force de sueurs parvint à se trouver un va-et-vient approprié. Elle ferma les yeux et oublia cette peau parchemineuse et ne sentit plus l’aigreur de sa respiration.

 

Elle se trémoussa prodigieusement. Elle n’entendit plus que le sourd bouillonnement de ses humeurs capiteuses. Elle essaya de le faire venir en elle, mais il la repoussa avec douceur. Après, elle en eut honte, mais il la cajola. Il lui dit que pour rien au monde il ne voudrait jamais, au plus grand jamais, avoir une éjaculation, pour une raison qu’il lui confierait lorsqu’elle serait prête à l’entendre.

 

Après plusieurs cycles d’un va-et-vient laborieux, il jugea bon de mettre fin à ce qu’il appela gravement un « travail ». Encore allongé, il la maintint, nue, à longueur de bras.

— Laissez-moi admirer votre beauté étrusque, maintenant, directement, sans l’intermédiaire d’un truchement.

Elle trouva cela un peu intempestif et le regarda froidement.

— Que savez-vous des Étrusques, mon père?

Il mit un temps avant de daigner lui répondre.

— Ils écrivaient à l’envers.

 

Tout nus sur les tapis poussiéreux, ils jouaient maintenant, et il posa la tête sur son ventre.

— J’entends vos humeurs exaltées. Je m’en glorifierai d’être éternellement le ministre de vos plaisirs.

Elle rit, et il y avait dans son rire une gentillesse qui émut le vieillard. Elle dit :

— Je vois que vous avez de grands desseins sur moi.

A ces mots, il fut content d’elle.

— Vous avez faim ?

Elle secoua la tête. Ils refirent l’amour. Il avait redoublé de vigueur. Il l’appelait sa sauvagesse et son Chien d’Arménie.  À la fin, il roula sous une table et resta là, face contre terre.

— Vous extravaguez, lui jeta-t-elle en tirant un tapis sur sa poitrine.

 

Puis elle le frappa avec un coussin.

 

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