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TOE STORY (un scénario)

October 5, 2017

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TOE STORY

   par
Dan Alexe

FADE IN:
INT. UNE CHAMBRE, QUELQUE PART EN AFGHANISTAN - JOUR
Le cadre de la caméra révèle un plancher sale et les pieds
d’une chaise. La partie inférieure d’une femme portant bourqa
entre dans le cadre. Pieds nus, elle porte des sandales en
plastique. Les ongles de ses orteils sont coupés carrés ; elle
a des chevilles minces.
                         VOIX D’HOMME
           Assieds-toi, ma soeur.
Elle s’assoit. La chaise grince.
                         VOIX DE FEMME
           C’est quoi tout ça?
                         VOIX D’HOMME
           C’est pour un film. On appelle ça un
           casting. Tu ne dois pas t’inquiéter. Tout
           est islamique dedans. Si on te prend pour
           le rôle, tu ne devras même pas montrer ton
           visage. Tu ne montreras que tes orteils...
           Ceux que tout le monde voit de toute
           façon.
 La caméra effectue un zoom lent sur les orteils.
                         VOIX D’HOMME
           Et tu seras payée pour cela.
           Bouge un peu ta cheville.
Elle la fait tourner.
Succession de pieds et orteils de femmes sur le GENERIQUE.
LE TITRE:
TOE STORY

1.

FADE IN:
INT. GRANDE CHAMBRE AUX MURS COUVERTS DE LIVRES - JOUR
Un VENERABLE VIEILLARD à la barbe noble ferme le livre qu’il
tenait entre les mains et fixe avec une expression incrédule
le JEUNE HOMME assis en face de lui.
Le JEUNE HOMME est mince. Regard fébrile dans un visage à
l’expression innocente. Petite barbe noire assez coquette. Il
est tendu, mais essaie de ne pas le montrer.
                         VIEILLARD
           Tu veux organiser un casting d’orteils?!...
           Dans cette ville?
                         JEUNE HOMME
           Où serait le problème? Qu’est-ce qui dans la Charia       interdit de filmer les orteils des femmes? Je ne vais pas filmer 
leurs visages.
                         VIEILLARD
           Cela ressemble, tout d’abord, à une forme très vile de    shirk (idolâtrie), mon fils.

JEUNE HOMME
Monsieur, dans la surah 24, celle appelée Noor, le ayat 31 dit: “parle aux femmes croyantes afin qu’elles détournent leur regard et gardent leur modestie; et qu’elles n’exposent pas leurs ornements, excepté ceux qui sont extérieurs”. Excepté ceux qui sont extérieurs, comme leurs orteils.

2.

                         VIEILLARD
           Cela m’a l’air d’une mauvaise traduction,

mon fils.

                         JEUNE HOMME
           Oh, non, mon père, parce que le texte arabe dit: “Wa qul-lil-mu’minaati yaghzuzna min’ abssaarihinna wa yahfazna furuujahunna wa laa yubdiina ziinatahunna ‘illaa maa zahara”.
Le vieillard le toise en silence.
                         VIEILLARD
           Je ne m’attendais pas à ce que tu connaisses l’arabe.

JEUNE HOMME
Al mu’minaat. Les croyantes. ‘Illaa maa zahara : exceptés ceux qui sont extérieurs.

                         VIEILLARD
           Aha. Et quel serait le sujet de ton film?
                         JEUNE HOMME
           Vous connaissez l’histoire du Prince Fou
           et de la Fée?


Le vieillard secoue la tête.
                         JEUNE HOMME (CONT’D)
           C’est comme ceci. La Fée est si
           insupportablement belle, que quiconque la
           voit devient fou. Le Prince sait cela,
           mais il insiste tellement à la voir,
           que...
Il s’arrête. Le vieillard lui fait signe de continuer.

3.

                         JEUNE HOMME (CONT’D)
           ... on l’emmène devant elle. Elle est
           voilée, bien sûr. On soulève sa bourqa
           juste assez pour qu’il voie ses orteils.
           Et...
Il se met à gesticuler, comme s’il était possédé.
                         JEUNE HOMME (CONT’D)
           ...il devient fou.
Il commence à faire des bruits et des gestes grotesques.
                         JEUNE HOMME (CONT’D)
           Lorsqu’il reprend ses esprits, on lui dit
           “tu n’as vu que ses orteils, imagine ce
           qui se passerait si tu la voyais entière.”
Il s’arrête. Il sourit, content de lui-même.
                         VIEILLARD
           Joli conte. Je le connaissais, bien sûr.
           C’est l’histoire de Majnun et Laila.
                         JEUNE HOMME
           Attendez, ce n’est pas tout. J’ai changé
           la fin. Laila, la Fée, tombe aussi
           amoureuse du Prince, et, pour qu’ils
           puissent vivre ensemble sans qu’elle le
           tue, elle boit un philtre de laideur.

VIEILLARD

Hah?

                         YOUNG MAN
           Elle effectue un charme magique et elle se
           fait moche. Alors, dès qu’elle devient
           horrible, ils peuvent vivre heureux
           ensemble pour toujours.

4.

Le vieillard le fixe de ses yeux sans rien dire.
                         JEUNE HOMME
           C’est une histoire très simple, qui
           enseignerait au public des valeurs simples
           et fondamentales à travers des métaphores
           dépourvues de toute prétention didactique.
           Tout ce que nous verrions du personnage
           féminin seraient ses orteils.
Voyant l’hésitation du vieillard, il se hâte de continuer.
                         JEUNE HOMME (CONT’D)
           Le scénario a déjà plu à des ONG
           étrangères et tout ce que je dois faire
           maintenant c’est trouver les orteils
           appropriés et commencer à tourner... On peut
           voir ça comme un court métrage
           éducationnel sur la pureté et la dévotion
           dans l’amour ... sans rien de sexuel ou
           sale... je ne pense pas qu’il y aurait un
           seul mollah en ville qui aurait quelque
           chose à dire contre le fait de filmer des
           orteils, qui, après tout, sont la partie
           la plus vile du corps humain...
                         VIEILLARD
           Je pensais que ça serait plutôt le cul...
Voyant l’expression interloquée du jeune homme, le vieillard
explose de rire.
Le jeune homme essaie de rire aussi, mais le vieillard
l’arrête d’un geste.

VIEILLARD
Ton père a été un grand mujaheed. Je vais t’aider… mmm… Rahman, oui?

RAHMAN fait oui de la tête.

 

                         RAHMAN
           Nous avons enterré mon père il y a presque
           dix ans, quand nous étions refugiés au
           Pakistan.
                         VIEILLARD
           Je sais. Ecoute, je pense que tu pourras
           filmer ton histoire d’orteils. En
           attendant, tu dois trouver à te loger. Je
           peux t’aider provisoirement. Tu connais le
           musée archéologique? La directrice est ma
           cousine. Une femme extrêmement cultivée.
           Je l’appellerai et lui demanderai de
           t’aider à trouver quelque chose.
Rahman se penche et embrasse la main du vieillard.
INT. LE HALL D’ENTREE DE LA MAISON DU VIEILLARD – JOUR
Le vieillard conduit Rahman vers la sortie.
Soudainement, Rahman se fige devant la statue en pierre
craquelée d’un grand Bouddha assis.
                         VIEILLARD
           Oh, non, n’aie pas peur... Je ne suis pas un
           idolâtre. C’est ma fille qui emmène du
           travail à la maison. Elle restaure des
           statues au musée. Tout ce que les Talibans
           ont cassé... Ton père t’a peut-être raconté
           que j’ai moi-même étudié l’histoire de
           l’art avant de devenir juge. A Moscou, je
           m’étais spécialisé dans tout ceci... L’art
           du Gandhara ... le style Greco-Bouddhiste...
           Je ne peux toujours pas dire que c’est
           quelque chose de totalement frivole... Et
           voilà, ma fille a aussi appris la
           restauration... Et parfois elle emmène du
           travail à la maison.
Rahman fait le tour de la statue, l’air admiratif.

6.

                         RAHMAN
           C’est très bien restauré.
Il caresse les orteils de la statue.
                         VIEILLARD
           Dis, qu’est-ce qui se passe avec les
           orteils de la Fée lorsqu’elle devient
           vilaine? Ses orteils deviennent aussi
           horribles?
                         RAHMAN
           Je n’ai pas encore pensé à ça.
EXT. RUES COMMERÇANTES DU CENTRE-VILLE– JOUR
Rahman traîne, béat, à travers la chaleur qu’on devine
écrasante.
Poussière, misère. Enchevêtrement de ruelles grises, étroites.
Foule errant dans tous les sens. Des piles d’ordures partout.
Certains monceaux d’ordures brûlent. Des chiens errants et des
chèvres fouillent parmi les gravats.
Des devantures délabrées: des guirlandes de pattes de poulets,
des pyramides de choux, casseroles, radios, quartiers de
viande. Des placards électoraux déchirés ; d’autres, plus
récents, qui figurent des mines flanquées de grands points
d’exclamation.
Des tapis étendus au milieu de la rue, directement sur
l’asphalte. Les voitures roulent dessus, avec un bruit
permanent de klaxons.
Grande enseigne peinte figurant un Rambo ruisselant de sueur,
au visage naïvement reproduit, exhibant des paquets de muscles
gonflés aux stéroïdes.

7.

Des affiches de cinéma en Hindi et en Persan. L’une figure le
visage d’une femme en pleurs, des larmes coulant sur ses
joues.
Sur une autre: un homme à moitié nu, brandissant une
kalachnikov, sa poitrine zébrée de blessures ruisselantes de
sang.
Rahman se promène, souriant et transpiré, son épaule écrasée
par le poids du sac de la caméra.
Il passe devant l’entrée d’une tombe Soufie et s’arrête pour
contempler et écouter.
Des marches en ciment montent vers l’entrée carrée prise entre
la vitrine d’une cordonnerie et une pharmacie. Un rideau vert,
déchiré, cache la porte.
De l’intérieur on entend des voix de femmes psalmodier un
dhikr, une cérémonie mystique. Rahman écoute, avec un sourire
attendri, alors que la récitation à l’intérieur s’arrête.
Des pieds de femmes sortent sur le seuil à hauteur de ses
yeux.
Sortant l’une après l’autre, les femmes s’enveloppent de leurs
bourqas, avec des gestes mécaniques et dignes. La plupart sont
enveloppées de pied en cap.
Rahman fait semblant de lire les étiquettes de la vitrine de
la pharmacie, pendant que les pieds des femmes descendent
rapidement les marches.
La plupart portent les mêmes sandales ou tongs en plastique.
Les ongles de leurs orteils sont sales, épais et kératineux.
Certaines portent des baskets et des pantalons sous la bourqa.

8.

La dernière paire de jambes s’arrête pendant quelques
secondes.
Leur propriétaire porte des jeans sous un manteau élégant. Les
pieds, tout blancs, sont chaussés de sandales en cuir,
visiblement chères.
La plante des pieds est très arquée; les orteils sont longs et
nettement séparés.
Les ongles ont une forme ovale et sont presque transparents,
avec une fine marge blanche, sertis dans un cercle de chair
rose que visiblement on récure périodiquement avec beaucoup
d’application.
Le visage de Rahman se décompose ; ses yeux remontent sur le
corps mince de la jeune femme jusqu’à son visage encore
découvert.
Lorsque leurs regards se rencontrent, elle jette ses deux bras
en l’air et arrange rapidement son voile qui retombe sur son
visage. Rahman saute de côté pour la laisser descendre les
marches.
Sur le trottoir, elle tourne le dos et s’en va, décidée.
Il la regarde s’éloigner, passant sous l’énorme enseigne du
club de body-building.
Sans un autre regard pour la tombe Soufie, il part après elle,
en gardant une distance prudente.
Au premier carrefour, lorsqu’elle se prépare à traverser la
rue, elle regarde vers la gauche et le voit. Elle tire le
voile encore plus bas sur son visage.
Elle se jette brusquement dans le flux de la circulation, sans
regarder à droite ou à gauche. Il la suit, et un énorme camion
décoré le manque de près, klaxons beuglant dans un nuage de
poussière.

9.

Lorsqu’elle arrive, saine et sauve, sur l’autre trottoir, elle
voit son reflet dans une vitrine.
Elle hâte le pas, rigide et digne.
Voulant traverser un autre large boulevard, les sifflets
hystériques d’un flic posté au milieu de la rue l’obligent à
s’arrêter. Un convoi officiel passe à toute vitesse, des jeeps
à vitres fumées suivies par des monstres blindés de l’OTAN.
Arrivé derrière elle et faisant semblant de chercher à
identifier les dangers de la rue, à droite et à gauche, il
demande doucettement:
                         RAHMAN
           Je peux t’aider, ma sœur?
Elle secoue vigoureusement la tête, fixant un point ailleurs,
ce qu’on voit de son visage montrant un ennui extrême.
Arrivé derrière elle de l’autre côté de la rue, Rahman
ralentit le pas en reconnaissant la porte de la maison du
vieux juge.
La fille s’arrête sur le seuil de la cour et se retourne en le
perçant de ses yeux sombres, ses lèvres serrées dans une
expression de mépris infini.
Il s’arrête aussi à une certaine distance et baisse ses yeux,
fixant son regard sur les pieds de la fille.
Il récite soudainement, d’une voix tremblante:
                         RAHMAN
           « Combien il est heureux, le roi mis en
           échec par ta tour!
           Combien heureux celui quoi se trouve avec
           toi!

10.

                         RAHMAN (CONT’D)
           “Je jetterai mon cœur et mon âme à tes
           pieds;
           Poussière est l’âme qui ne peut être la
           poussière de tes pieds.”
Il attend, avec un vague sourire.
Visage pierreux, elle enchaîne:

Une pause.

              FILLE
“J’ai scellé le passage des lèvres, comblé
les oubliettes;
Je me suis libérée du désir de parler.”

GIRL
C’est de la poésie pour gays, ahmaq

(crétin)... Les poèmes d’amour de Rumi
étaient écrits pour un homme. Tu peux
aller réciter ça au bazar... Les marchands
de Kandahar apprécieraient beaucoup. Tu
pourrais peut-être gagner assez pour
t’acheter une chemise convenable...
Elle claque la porte.
Il reste figé, ses yeux rivés sur la porte en métal rouillé.
CUT TO:
EXT. DEVANT LE MUSEE ARCHEOLOGIQUE - JOUR
La carcasse bombardée du musée, sur une colline qui domine la
ville.

11.

Les murs du musée sont criblés de trous de projectiles. Des
marches en ciment montent vers l’entrée principale.
INT. LE MUSEE - JOUR
Rahman pénètre dans le bâtiment, le sac de la camera sur son
épaule, et passe devant des rangées de statues décapitées.
Il traverse une série de salles, certaines sans toit, dans la
lumière aveuglante du soleil matinal qui tombe d’en haut.
INT. BUREAU DANS LE MUSEE - JOUR
La directrice est occupée à parler au téléphone. C’est une
femme énergique d’une quarantaine d’années, avec une mèche de
cheveux qui pend élégamment sur son front, son voile repoussé
vers le haut de sa tête.
Ayant raccroché, elle sourit à Rahman et montre une chaise
vide de l’autre côté de son bureau.
                         DIRECTRICE
           Rahman, oui? Mon cousin te recommande
           chaleureusement. Il paraît qu’il était
           très proche de ton père. Moi, c’est
           Spojmai. Comment puis-je t’aider?
                         RAHMAN
           En me permettant d’abord d’exprimer le
           sentiment de confiance totale qui
           m’envahit en ce moment, lorsque je vois
           ton accueil. Tu as une belle âme, ma
           soeur. Je le vois dans tes yeux. Tu me
           parais faire partie de ces êtres rares qui
           font le bien non pas par devoir, mais
           parce qu’il participe de leur nature.
           Permets-moi de profiter de cela.

12.

SPOJMAI

              (sourit)
Comment est-ce qu’un jeune homme peut
parler aussi bizarrement de la nature
humaine? Et puis, comme c’est osé et gros
de me dire immédiatement que je suis un
être rare... J’espère que tu as beaucoup à
demander en échange de cette attitude
éhontée.
              RAHMAN
Certains sentiments n’ont une valeur que
lorsqu’ils se révèlent spontanément. Même
si je n’avais rien à demander, je
trouverais quelque chose, ne serait-ce que
pour pouvoir te montrer ma reconnaissance.

SPOJMAI

              (rit)
Une flatterie aussi exagérée et grossière
me montre un joli sens de l’humour. Très
bien. Qu’est-ce que tu veux?
              RAHMAN
Je veux pouvoir faire ce film. Je crois
beaucoup en cette réécriture de l’histoire
de Majnun et Laila. J’aimerais trouver où
me loger pour quelques mois, pour pouvoir
travailler à ce film. Je ne pourrais pas
payer un hôtel. J’ai aussi besoin de
trouver des gens intelligents et cultivés,
comme toi et Monsieur ton cousin, qui
pourraient m’aider à organiser le casting
tout en persuadant les autorités
religieuses qu’il n’y a rien de mal à
vouloir filmer les orteils des femmes.
              SPOJMAI
Es-tu un bon musulman?

13.

RAHMAN

                         (avec ferveur)
           Je ne peux pas dire que je suis «bon»,
           mais j’essaie en permanence de remédier à
           mes défauts. Je peux seulement dire que je
           n’ai jamais cherché à faire du mal d’une
           façon délibérée. Je suis aussi initié dans
           la confrérie des Qadiriyas, et la première
           chose que j’ai faite aujourd’hui, après la
           discussion avec M. le juge, a été d’aller
           à la tombe de Noori Baba.
                         SPOJMAI
           Le matin, c’est réservé aux femmes.
                         RAHMAN
           Oui, j’ai vu. J’y retournerai, mais j’ai
           été heureux de voir que la tombe n’a pas
           été touchée par les bombardements.
                         SPOJMAI
           Parce que Noori Baba était un saint. Très
           bien. Tu es un Qadiri. J’espère que tu ne
           fumes pas.
Il secoue la tête.
                         RAHMAN
           Bibi Spojmai, j’ai cinq cents dollars dans
           ma poche, je suis sérieux et travailleur.
           Peux-tu m’aider à trouver une chambre, pas
           trop horrible et pas trop chère?... jusqu’à
           ce que je finisse mon film?
Spojmai l’observe en silence. Nerveuse, elle fronce les
sourcils. Elle a l’air embarrassée.

14.

Elle crie.

              RAHMAN
Je regrette de te perturber. J’ai vu une
guesthouse pas loin du musée. Je pense
pouvoir me payer une nuit là-bas. Demain
j’aurai le temps pour trouver quelque
chose.
              SPOJMAI
C’est la guesthouse de Bibi Malalai. C’est
horriblement cher. Il n’y a que des
étrangers qui habitent là. Attends. Je
suis en train de penser à quelque chose
pour toi.
              RAHMAN
Tout ce qu’il me faudrait, c’est du
silence, un peu de soleil, et un matelas
par terre...
              SPOJMAI
Mon cher, tu as été si ouvert dès le
début, que je vais te poser la question
directement: es-tu vraiment juste un jeune
homme solitaire qui ne cherche qu’à
réaliser une version moderne de Majnun et
Laila? Je me demande si je peux te trouver
une place dans une maison respectable. Tu
te présentes bien, là n’est pas la
question... C’est ton âge qui m’inquiète.

Shugufa!…

SPOJMAI

Une vieille servante, petite, noirâtre et ridée, sans voile,
aux yeux perçants, apparaît portant un plateau avec des tasses
de thé et des biscuits. Les ongles des ses orteils sont rougis
au henné.
Elle pose le plateau sur la table, verse du thé dans une tasse
et la présente cérémonieusement à Rahman, en le regardant de
côté.

15.

                         SPOJMAI
           Je me souviens du temps où je pouvais
           rester des heures dans un café, à boire du
           thé et à regarder le spectacle de la rue.
           Tu n’étais pas encore né, je pense.
Elle se verse elle-même du thé.
Elle le regarde boire.
                         SPOJMAI
           Shugufa, ce jeune homme nous est
           recommandé par mon cousin, le juge.
           Où est-ce qu’on pourrait le loger pendant
           quelques semaines? Quelque part pas cher,
           avec de électricité et de l’eau courante.
Shugufa fixe le garçon.
                         SHUGUFA
           Je ne vois rien comme ça.
Rahman se lève.
                         RAHMAN
           S’il vous plaît, ne vous en faites pas
           pour moi. Je trouverai quelque chose.
Spojmai le regarde toujours d’un air hésitant.
                         SPOJMAI
           Viens, je vais te montrer quelque chose.

16.

INT. UN ESCALIER SOMBRE – JOUR
                         SPOJMAI
           J’ai vécu à Paris toutes ces années. J’ai
           fait l’architecture. On est une famille
           complètement explosée. La moitié d’entre
           nous vivent en Australie.
Ils montent vers les étages supérieurs du musée.
                         SPOJMAI
               (montrant une porte)
           C’est là que je dors. Je me suis aménagé
           un petit appartement ici ; notre maison a
           été rasée dans un bombardement.
Ils montent encore un étage.
                         SPOJMAI
           Ah, la France... Là-bas personne ne vient
           vous demander pourquoi vous n’êtes pas
           mariée... Pas besoin de mentir qu’on est
           veuve, comme je suis obligée de le faire
           ici tout le temps.
Elle sort une poignée de clés, en choisit une, ouvre la porte
d’une énorme mansarde remplie de meubles dépareillés, statues
cassées, peintures de mauvais goût dans des cadres splendides,
armes, livres anciens.
                         SPOJMAI
           Voilà. Tu pourrais rester ici pendant un
           temps, sans devoir rien payer. Comme je
           t’ai dit, mon seul souci est ton âge.
           N’importe où ailleurs, je n’aurais pas pu
           te loger. Ici, heureusement, mes seuls
           voisins sont les baraques de l’OTAN et la
           guesthouse de Bibi Malalai, où ne vivent
           que des étrangers
Et regarde autour d’un air rêveur.

17.

                         SPOJMAI
           C’est comme le décor d’un film sur la fin
           du monde... J’ai toujours pensé que la fin
           du monde était surtout un rêve de
           richesse. Les gens qui ont de tels rêves
           et qui se voient comme dans une transe,
           rôdant entre les ruines, ne cherchent en
           fait qu’à profiter de toutes ces richesses
           restées sans propriétaire. Robinson Crusoé
           n’est qu’une version simplifiée de ce
           fantasme, une forme adoucie : il est seul
           sur son île, mais il dispose quand même de
           toute la cargaison d’un bateau qui
           transportait tout ce qu’il faut pour
           rebâtir un nouveau petit monde, sans les
           autres, un monde d’abondance solitaire et
           de jouissance sans fin d’un butin qu’on
           sait immérité. Voilà donc, ceci sera ton
           île.
                         RAHMAN
           Une armoire me suffirait. Du moment que
           j’ai un matelas pour dormir, je serai
           content. Je n’ai même pas besoin de
           livres. Pourquoi s’imprégner de la science
           morte des livres, quand n’importe lequel
           des objets qui se trouvent ici
           m’apprendrait plus?
                         SPOJMAI
           Bon, personne ne monte jamais jusqu’ici.
           Tu n’as pas d’électricité non plus. Tu
           devras recharger la caméra dans mon
           bureau. Et, bien sûr, je te demanderai
           d’être tranquille et silencieux.
                         RAHMAN
           Je serai si heureux ici!... Tu finiras par
           oublier que je suis là, tu verras.
                         SPOJMAI
           Comment tu feras pour manger?
Il fait un geste désinvolte.

18.

                         RAHMAN
           Oh, j’irai chercher parfois du naan et du
           kebab... Même juste du naan serait assez
           pour moi.
                         SPOJMAI
           Pas question. Shugufa te fera la cuisine.
           Maintenant viens manger quelque chose.
INT. UNE CHAMBRE D’HOTES DANS LE MUSEE - SOIR
Ils sont accroupis sur un tapis l’un en face de l’autre,
tandis que Shugufa met de la nourriture sur une nappe étalée
par terre.
                         RAHMAN
           Est-ce que tu as déjà rendu quelqu’un
           aussi heureux que tu le fais maintenant
           avec moi?
                         SPOJMAI
           Tais-toi et mange.
                         RAHMAN
           Je pourrai ranger la mansarde?
Elle le regarde en mâchant silencieusement et hoche la tête.
                         SPOJMAI
           Toe Story, hein?
INT. LA MANSARDE - NUIT
Il fait noir. Rahman s’affaire autour de la mansarde, sous une
lampe à pétrole. Il trie et arrange les monceaux d’objets,
nettoyant, frottant, arrangeant les antiquités sur des tables,
les contemplant, leur faisant changer de place.

19.

INT. LA MANSARDE - JOUR
Le matin, le soleil frappe fort à travers la fenêtre. La pièce
est complètement changée maintenant, ressemblant à un cabinet
de curiosités dans les vieilles peintures baroques.
Rahman saute du lit et se précipite vers la bassine d’eau.
On frappe à la porte.
Shugufa entre avec un plateau de nourriture.
Elle le pose sur une table et regarde autour, bouche bée.
Elle frappe ses mains d’étonnement.
Elle s’enfuit de la pièce et dévale l’escalier à toute allure
en criant:
                         SHUGUFA
           Mash’allah! Bibi Spojmai! Viens voir!...
EXT. ENTREE DU TEMPLE SOUFI - JOUR
Sur le trottoir d’en face, Rahman fait semblant de lire un
journal.
Des femmes sortent et descendent l’escalier en ciment, parlant
d’une façon animée et pouffant de rire.
La jeune fille apparaît tout à la fin. Elle sent la présence
distante de Rahman et descend les marches en ciment dans une
attitude fière et tendue à la fois.
Leurs regards se rencontrent.

20.

Elle presse ses lèvres, préparant une imprécation.
Ses yeux à lui sont humbles, remplis d’une prière muette.
Timide, il baisse son regard.
D’un air supérieur de tragédienne, elle ramasse sa bourqa
autour d’elle et s’en va sans plus le regarder.
Il la suit de loin, la distance entre eux révélant un rituel
presque familier.
INT. UNE PIECE DANS LE MUSEE – JOUR
Rahman fixe sa caméra sur un trépied, l’objectif dirigé vers
le bas, sur les pieds d’une chaise.
Spojmai entre en conduisant une vieille femme qui boite et qui
regarde attentivement autour.
                         SPOJMAI
           Voici Bibi Malalai. Tu trouveras que ses
           orteils sont assez... uniques...
                         RAHMAN
           Asseyez-vous, Bibi. Laissez-moi juste le
           temps de vérifier la lumière.
Bibi Malalai s’assoit.
Elle jette à Spojmai un sourire torve.
                         BIBI MALALAI
           Il t’a fait aussi subir tout ça?

21.

                         SPOJMAI
           Oh, non, moi j’ai fini avec le cinéma il y
           a très longtemps. J’ai été Miss
           Afghanistan, tu te souviens?
Rahman la regarde vite, surpris.
                         SPOJMAI
           Tu ne dirais plus ça aujourd’hui, n’est-ce
           pas?
A TRAVERS L’OBJECTIF:
Les orteils de Bibi Malalai sont tordus comme des serres
d’oiseau et un certain nombre manquent.

A LA PORTE

              LA VOIX DE BIBI MALALAI
J’ai marché sur une grenade, mon cher.
Sinon, j’aurais eu beaucoup de chance de
devenir Miss Afghanistan moi aussi.
              SPOJMAI
Merci, Bibi. Je suis certaine que Rahman
trouvera un petit rôle pour tes orteils.

BIBI MALALAI (vers Rahman, avant de sortir)

Viens habiter chez moi, tu connaîtras
beaucoup d’étrangers et il y a internet
aussi.
Spojmai ferme la porte, se retourne vers Rahman.
                         SPOJMAI
           Je pense que je ne suis pas mal comme
           impresario. Les vieilles aptitudes
           reviennent. Alors?

22.

                         RAHMAN
           Elle est horrible... On va la garder. Elle
           est tellement moche, qu’elle peut
           effectivement faire la Fée d’après la
           transmutation.
EXT. ENTREE DU TEMPLE SOUFI - JOUR
Rahman est appuyé contre un mur, sans même plus prétendre lire
le journal.
Les premières femmes sortent et descendent les marches en
ciment.
Le visage de Rahman baigne dans une attente humble.
La fille se montre à son tour, accompagnée par la vielle
servante Shugufa, qui porte un panier.
Elles descendent les marches en chuchotant.
Lorsqu’elles passent devant lui, Shugufa lui jette un regard
indigné.

RAHMAN

Salaam.
Elles passent sans répondre.

Il les suit.
EXT. AU BAZAR - JOUR
La fille et la servante glissent à travers les étals, entre
des monceaux de viande, des grappes de raisins et des
pastèques énormes, coupées en deux, sanguinolentes.

23.

De la fumée sort des brochettes qui tournent. Des quartiers de
bœuf et de mouton pendent aux devantures des bouchers, dont
certaines sont peintes en rose et en bleu clair.
Les hauts parleurs versent au-dessus de la foule un flux
grésillant de musique indienne stridente et pleurnicharde.
Des chèvres et des moutons attachés se débattent et se
secouent sous des nuages de mouches.
Des hommes ont formé un cercle autour d’un combat de coqs
qu’ils suivent fiévreusement, hurlant leurs paris.
La vieille servante n’arrête pas de jeter des regards à
Rahman. Les deux femmes achètent des pommes.
Elles vont regarder un Gitan tenant au bout d’une corde un
singe qui danse, coiffé d’un casque nazi en métal.
Le Gitan chante et le singe fait des bonds au milieu d’une
foule de curieux qui grossit sans cesse.
Soudainement, Rahman est poussé par la foule vers les deux
femmes.
Il essaie désespérément de ne pas toucher la fille. Elle se
retourne brusquement vers lui.
Elle vient de croquer la pomme. En le voyant si près, elle a
un mouvement de dégoût.
Elle jette la pomme.
Rahman se précipite et la ramasse dans la poussière et la boue
piétinée par la foule.
Il fait tourner la pomme dans sa main pour trouver l’endroit
où la fille l’avait croquée.

24.

Il fixe la fille.
Elle lui retourne le regard.
Il mord au même endroit et suce le jus de la pomme en roulant
des yeux avec une mine extatique.
Des rires fusent autour de lui, mais la plupart des gens sont
trop occupés à regarder le singe dansant.
La fille frissonne de dégoût et s’en va, suivie par la vieille
servante Shugufa, qui secoue la tête sans comprendre.
Rahman jette la pomme par terre devant la fille.
La pomme roule dans la poussière jusqu’à ses pieds.
Elle s’arrête une seconde et l’écrase sous son talon, ses
orteils se salissant de poussière rendue gluante par le jus de
la pomme.
Elle s’en va d’un pas rapide, mais Shugufa s’attarde
suffisamment pour voir comment Rahman se précipite sur la
pomme écrasée, qu’il enfonce dans sa bouche.
Il les suit en mâchant, souriant, comme s’il était un train de
savourer un fruit du Paradis.
INT. LE BUREAU DE SPOJMAI– JOUR
La jeune fille et Spojmai sont en train de s’embrasser
chaleureusement.
                         LA FILLE
           Alors, ma tante, qui est le jeune homme
           que tu loges ici? Même Bibi Malalai m’en a
           parlé. Je suppose que si Bibi Malalai

25.

                         LA FILLE (CONT’D)
           est au courant, alors même la Cour Suprême
           doit être déjà informée.
                         SPOJMAI
           Horsheed, chérie, un garçon très gentil,
           recommandé par ton père. Il n’est pas là
           pour longtemps.
                         HORSHEED
               (répète d’un ton sarcastique)
           “Un garçon très gentil, recommandé par mon
           père.” Depuis quand est-ce que mon père
           comprend quoi que ce soit sur les gens
           vivants?
Spojmai lève les yeux vers le plafond, prenant les cieux à
témoin devant un tel manque de respect filial.
                         HORSHEED
           (son visage soudainement sombre)
           Il me poursuit chaque matin depuis une
           semaine. Je voudrais que tu lui dises de
           s’en aller.

SPOJMAI

                         (surprise)
           Horsheed, chérie, je ne pourrais pas!... Pas
           comme ça, brusquement. Je lui ai offert
           l’hospitalité.
                         HORSHEED
           Oh, si, tu peux. Je vais te montrer
           comment. Où est-il?
INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – JOUR
Rahman est en train de jouer avec sa caméra.
Spojmai et Horsheed entrent, toutes les deux le visage fermé.

26.

Rahman, à l’autre bout de la mansarde, est figé de stupeur.
Horsheed jette son voile sur une chaise.
                         HORSHEED
           Viens plus près, si tu veux entendre ce
           que j’ai à te dire
                         RAHMAN
           Je ne suis pas si sûr. Lorsqu’on
           s’approche d’un fantôme, il s’évanouit.
Lentement, il se rapproche d’elle, qui frémit nerveusement. Il
se met à genoux devant elle et fait un geste de vénération.
Spojmai regarde la scène les yeux exorbités.
                         HORSHEED
           Cette posture ne va pas du tout avec ce
           que tu vas entendre.
                         RAHMAN
           Elle va très bien avec ce que je
           répondrai.
Elle hausse les épaules.
                         HORSHEED
           Je veux que tu quittes cet endroit et que
           tu arrêtes de venir me harceler à la tombe
           de Baba. Ou dois-je moi-même cesser d’y
           aller?

27.

Il devient pâle.

RAHMAN

                         (triste)
           Ton désir est un ordre pour moi.
Elle lui tourne le dos, impatiente.
Il toussote, l’air perdu.
Il s’avance vers son dos tourné.
                         RAHMAN
           “J’ai scellé le passage des lèvres, comblé
           les oubliettes...“
Elle se retourne vers lui, excédée.
                         HORSHEED
           Oh, épargne-moi, s’il-te-plaît, ton pathos
           bon marché. Tu as dû voir trop de films de
           Bollywood. Oui, on me dit que tu sais
           parler... Mais ce que tu m’as montré au
           marché était une adoration de chien. Ça
           m’a dégoûtée.
                         RAHMAN
           Ta pureté ne pourrait pas être souillée
           par ma façon de jouer les chiens...
                         HORSHEED
           Je vois que tu prépares un nouveau
           discours. Je vais t’arrêter. Dis-moi
           seulement si tu vas me répondre
           honnêtement. De toute façon, je sentirais
           si tu mens et je te mépriserais encore
           plus.

28.

                         SPOJMAI
           Assieds-toi, ma chérie.
                         HORSHEED
           Je préfère rester debout, si ça ne te
           dérange pas. Ça me donne plus d’énergie.
Elle prend une posture détachée, les bras croisés, reposant sa
hanche contre le mur.
                         HORSHEED
           On me dit que tu es ici pour faire un
           film, et je suppose que lorsque tu m’as
           vue, tu as eu l’idée de m’introduire dans
           ta routine quotidienne...
Il baisse la tête, résigné à dire la vérité.
                         RAHMAN
           C’est vrai.
                         HORSHEED
           Tu es jeune, et donc une proie facile pour
           toutes les tentations. En m’observant, en
           me poursuivant... tu m’as projetée sur ton
           écran intérieur, afin de pouvoir
           poursuivre ta sale besogne, celle que mon
           père a eu la folie d’encourager.
                         RAHMAN
           C’est vrai.
                         HORSHEED
           Au moins tu n’es pas un menteur. Pour moi,
           la pensée que tu habites ici est
           insoutenable. Avant que tu abuses de
           l’hospitalité de ma famille, j’avais
           l’habitude de dormir ici parfois, quand je
           travaillais tard le soir. Maintenant je
           suis obligée de rentrer tôt chez moi à
           cause de toi.

29.

Elle le perce de son regard. Ses lèvres tremblent
d’indignation.
                         HORSHEED
           Ça me rend malade quand je vois comment tu
           as roulé tout le monde. Mon père et ma
           tante, parce qu’ils ont vécu à l’étranger
           et qu’ils ne veulent pas paraître
           rétrogrades, ils t’ont laissé les
           embobiner. Mais personne ne m’a demandé
           mon opinion à moi, comme toujours dans
           cette famille et dans ce pays.
Elle tape du pied, l’air brusquement d’une petite fille
capricieuse.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Tu n’as pas le droit de me faire penser à
           toi tous les jours. Je ne veux pas avoir
           des hommes dans ma tête. Je ne veux pas
           penser à des choses sales. Mes pensées
           sont dirigées vers mon art et vers Dieu.
           Alors, tire-toi d’ici.
Il a l’air de s’évanouir devant la violence de sa tirade.
Elle le remarque et, voyant que sa victoire paraît totale,
devient un peu moins véhémente.
                         HORSHEED
           Il est possible que tu n’aies pas réalisé
           la gravité de tes actes. Je ne pense pas
           que tu soies un pervers et un débauché.
           J’ai l’impression que tu agissais sans
           réfléchir, et la confusion que tu parais
           ressentir maintenant joue en ta faveur.
Elle s’arrête et l’examine.

30.

                         HORSHEED (CONT’D)
           Tu sais, tu n’as pas besoin de te
           trimballer tout le temps avec cette caméra
           pour montrer que tu es un artiste. Cette
           caméra est un objet extrêmement violent,
           et peu importe que tu filmes des orteils,
           ou toute autre partie du corps des autres.
           Est-ce que tu as essayé de t’imaginer
           comment moi je me sens quand tu portes sur
           moi ces yeux de chien battu, comme s’il y
           avait en permanence une webcam derrière
           ton regard? Ton regard me fait me sentir
           sale. Dis-moi, est-il vrai que tu ressens
           un plaisir secret quand tu imagines mes
           orteils, qui sont parfaits – et maintenant
           à cause de toi je suis obligée de porter
           des chaussettes en été- et que tu imagines
           que ces orteils sont juste le reflet
           d’autres beautés cachées?
Les deux autres regardes en bas vers ses pieds. Elle porte
d’épaisses chaussettes rayées.
                         RAHMAN
           C’est vrai.
                         HORSHEED
           Ce que tu as fait de vilain n’était pas de
           me regarder chaque jour, la bouche
           ouverte... Je sais que je suis belle, je
           n’ai pas besoin d’en trouver la
           confirmation dans le regard d’un idiot. Ce
           qui était vilain c’était de jouir
           intérieurement de ma beauté. Tu es un
           lâche. Tu n’avais pas le droit de montrer
           à une fille pure qu’elle pouvait être un
           objet de plaisir... Est-ce que j’ai été
           claire?
                         RAHMAN
           Oui. Je vois que j’ai perdu...
                         HORSHEED
           Tu n’as perdu que ton petit plaisir païen
           et égoïste. Maintenant va-t’en filmer des
           orteils ailleurs. Ou filme les tiens.

31.

                         RAHMAN
           S’il-te-plaît. Laisse-moi t’expliquer...
           Attends. Je ne trouve pas met mots.
           Je n’ai jamais rien ressenti de sale ou de
           non convenable en te regardant. J’ai juste
           été ravi par ta beauté...
                         HORSHEED
           Et cette beauté t’a poussé à transposer
           sur moi ta confusion morale.
Il ouvre la bouche pour protester.
Elle l’arrête d’un geste.
                         HORSHEED
           Je ne vois vraiment pas pourquoi je me
           donne la peine de te parler, mais as-tu
           réfléchi au fossé social définitif qui
           nous sépare? As-tu pensé à ta condition ?
                         RAHMAN
           S’il-te-plaît, écoute-moi... Je n’avais
           aucun plan en tête!... Je t’admirais sans
           réfléchir... Ou alors, s’il y avait parfois
           une pensée, c’était que tes orteils valent
           infiniment plus que mon âme.

HORSHEED

                         (indignée)
           Mes orteils vont pourrir dans un trou,
           mais ton âme se présentera devant Dieu. Je
           ne te permettrai pas de formuler de telles
           aberrations, si tu veux garder le peu
           d’estime que j’ai encore...
Elle prend son voile sans le regarder.
                         HORSHEED
           Cette discussion est finie.

32.

                         RAHMAN
           Je ne réalisais pas que j’étais tellement
           ensorcelé par toi. Ou alors je n’ai pas
           voulu le voir. Crois-moi, j’en suis le
           seul responsable. Mais je pense que tu
           devrais te faire à l’idée que tu feras le
           même effet sur d’autres et d’autres gens,
           parce que...
                         HORSHEED
                    (d’un ton moqueur)
           Voilà pourquoi les femmes doivent porter
           une bourqa en permanence... Ce qui est
           d’ailleurs ce que je ferai dorénavant...
           D’ici vendredi tu seras parti, n’est-ce
           pas ? Sinon, je vais devoir informer mon
           père de tout cela.
Elle jette le voile sur sa tête et s’enfuit de la mansarde,
suivie par Spojmai réduite au silence.
Rahman reste debout, sans expression, les bras pendants, le
regard dans le vide.
INT. LA MASION DU JUGE – JOUR
Horsheed entre en courant.
Son vieux père se retourne vers elle, cigarette aux lèvres, et
son expression devient brusquement inquiète.
                         FATHER
           Qu’est-ce qu’il y a?

HORSHEED

Comment ça?

                         FATHER
           Il s’est passé quelque chose?

33.

                         HORSHEED
           N-...  Non, non. Pourquoi?
                         FATHER
           Tu as l’air bizarre. Je ne t’ai jamais vue

comme ça.

                         HORSHEED
           J’ai l’air comment?
                         FATHER
           Euh... Effrayée.
INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – JOUR
Spojmai frappe à la porte. Elle entre.
Rahman est allongé sur son matelas, inerte.
                         SPOJMAI
           Je dois dire que ne m’attendais absolument
           pas à ça quand je t’ai laissé t’installer
           ici.
Il ferme ses yeux pleins de larmes et secoue la tête, sans
pouvoir dire quelque chose.
Spojmai serre son poing qu’elle met devant ses lèvres, en
inspirant profondément.
                         SPOJMAI
           Rahman, il ne s’agit que d’une douleur
           morale, oui? Dis-moi qu’il ne s’est rien
           passé!... Tu n’es pas tombé en proie à des
           illusions de... de... Tu ne pensais pas qu’un
           jour tu pourrais...?
Il se redresse sur sa couche, avec un reste de force.

34.

                         RAHMAN
           Comment peux-tu dire une chose pareille?
Il retombe sur sa couche.
INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – PLUS TARD
Fiévreux, il gît sur le dos, en tremblant.
Spojmai et la servante sont en train de l’observer.
                         SHUGUFA
           Il ne veut rien manger. Il a le mauvais
           œil, c’est sûr.
                         SPOJMAY
           Ecoute, on ne va, bien évidemment, te
           mettre à la porte dans un tel état... Mais...
           Comment te tirer de là?
                         RAHMAN
           (d’une voix faible, vers la servante)
           Tu pourras m’apporter un peu de sa
           nourriture? Ça, je pourrais manger. Je
           veux juste les restes de sa nourriture. Il
           n’y pas de mal à m’apporter ce que vous
           jetteriez de toute façon aux chiens.
Les deux femmes échangent un regard interloqué.
INT. CUISINE – JOUR
Horsheed est en train de picorer dans une assiette, pensive.
Elle mâche lentement, en balançant son pied nu.
La vieille servante entre avec une pile d’assiettes sales.

35.

                         SERVANTE
           Ton père dit que c’était délicieux.
                         HORSHEED
                    (absente)
           Ouais.
La servante vient inspecter son assiette.
                         SERVANTE
           Mais tu n’as rien mangé... (pause) Ce garçon
           est très malade.
                         HORSHEED
           S’il-te-plaît, arrête de me parler de ce
           fou, sinon je vais me fâcher et mon père
           croira encore qu’il m’est arrivé quelque
           chose. Il ne sait même pas que Spojmai est
           toujours en train de loger le dingue au
           musée. Il a certainement oublié ce fou.
                         SERVANT
           On ne peut pas mettre à la porte quelqu’un
           qui est aussi malade. Si tu permets... Juste
           un peu...

Quoi?

     HORSHEED
(impatiente)
              SERVANTE
Ta tante est d’accord avec ça, et puis
tout le monde connaît le remède... Ce n’est,
bien sûr, pas de ta faute, mais on guérit
comme ça...
              HORSHEED
Mais quel remède? De quoi tu parles ?

36.

                         SERVANTE
           Je comprends que ça ne doit pas être
           facile pour ta petite âme de savoir que
           quelqu’un est en train de dépérir à cause
           de toi. Ce garçon est vraiment possédé, tu
           sais... alors, si tu me permets...
Elle sort un sac en plastique de sa poche.
                         SERVANTE
           Tu ne manges pas, de toute façon.
                         HORSHEED
           Mon Dieu!... Je ne pensais pas que ma tante
           était tout aussi ignorante et
           superstitieuse que toi...
Elle montre l’assiette.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Si tu penses qu’un bon musulman peut
           manger ce que d’habitude on jette aux
           chiens, vas-y... Mais ne me parle plus de
           cet ignoble personnage.
La servante vide l’assiette dans le sac en plastique.
                         SERVANTE
           Jamais, jamais, je le jure... Seulement si
           tu me demandes comment il va.
Horsheed se redresse, fâchée.
La vieille s’enfuit en serrant son sac.
INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – JOUR
Il gît sur le dos, fiévreux, sous une couverture bariolée.

37.

Spojmai et la servante entrent avec un plateau sur lequel
elles ont disposé les restes du repas de Horsheed.
                         SPOJMAI
           Tu veux qu’on le réchauffe?
Rahman secoue la tête en fixant le plateau. Elles le déposent
sur une petite table près de son matelas et sortent.
Il se lève péniblement sur son coude et, avec les doigts, fait
une boulette de riz froid qu’il porte à sa bouche.
Il prend aussi un bout de viande qu’il met en bouche, après
quoi il ferme ses yeux et se laisse tomber sur son dos en
mâchant lentement.
INT. LA MANSARDE DE RAHMAN –PLUS TARD
La vieille Shugufa frappe à la porte et entre en portant une
boîte plate en carton. Elle arbore un large sourire.
                         SERVANTE
           Aujourd’hui elle a commandé une pizza dans
           le restaurant du centre.
Elle ouvre la boîte et en sort une pizza sur une large
assiette en aluminium.
                         RAHMAN
           (proteste d’une voix faible)
           Mais elle est intacte.
                         SERVANTE
           Non, non. Tu vois? Elle a mordillé la
           croûte ici, sur les bords. Elle n’avait
           pas faim.

38.

Elle lui met la pizza sur la couverture, arrange les coussins
derrière lui et il se met à manger avec un début d’appétit.
INT. LA CHAMBRE DE HORSHEED – JOUR
Horsheed est accroupie, les jambes croisées, et lit
distraitement. Une assiette avec de la nourriture est posée à
côté d’elle sur le tapis.
Entre la servante.
                         SERVANTE
           Je devrais aller au musée maintenant.
                         HORSHEED
               (faisant semblant de lire)
           Et alors ? Va-s-y.
                         SERVANTE
           Je devrais prendre la nourriture.
Horsheed hausse les épaules sans lever la tête.
                         HORSHEED
           Prends-la.
La servante se penche et examine l’assiette.
                         SERVANTE
           Tu n’y as même pas touché.
                         HORSHEED
           Je n’ai pas faim.

39.

                         SERVANTE
           Prends au moins une petite bouchée.
                         HORSHEED
               (irritée, entre ses dents)
           Prends-en toi une petite bouchée. Ça ne
           fait aucune différence, de toute façon.

SERVANTE

                         (gentiment)
           Bien sûr que si. Sinon, ça ne fonctionnera
           pas. (pause) S’il-te-plaît ...
Horsheed soupire. Elle jette son livre, prend une cuisse de
poulet, mord dedans et le jette de nouveau sur l’assiette.
                         HORSHEED
           Voilà. Porte ça au chien.
Essayant de rester sans expression, la servante enlève
cérémonieusement le plateau
INT. LA CHAMBRE DE KHORSHEED – PLUS TARD
Elle est assise devant une autre assiette de nourriture, le
livre dans son giron. Elle essaie de lire.
Elle tourne quelques pages, ferme le livre, regarde la
nourriture.
Elle commence à prendre des petites bouchées de tout ce
qu’elle trouve.

40.

INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – JOUR
La servante entre avec son sac. Elle l’ouvre, rayonnante, avec
des gestes très lents, pour souligner l’effet.
Elle présente la nourriture. Avec des gestes de précaution,
elle place une petite bouteille à côté de l’assiette.
                         SERVANTE
           Fais attention avec ça. C’est très
           puissant.
Il l’interroge du regard, intrigué.
Elle chuchote.
                         SERVANTE
           C’est de l’eau de son bain.
Lentement, Rahman se soulève de son matelas et arrive à rester
assis. Il porte la bouteille à ses lèvres, boit au goulot,
avale et ferme les yeux, extatique. Il a maintenant l’air
d’aller mieux.
                         RAHMAN
           Je te remercie, ma soeur.
Shugufa sourit, la bouche ouverte, et hoche la tête.
                         RAHMAN
           Ecoute, je voudrais t’expliquer quelque
           chose. Tu sais très bien que j’ai ce qu’on
           appelle le mauvais œil... Ce n’est pas
           toujours un charme jeté volontairement, et
           ça ne vient pas nécessairement de
           mauvaises personnes. Ta maîtresse n’est
           pas méchante, elle m’a ensorcelé sans le
           vouloir. On peut faire le mal sans le
           désirer. C’est ce que Dieu a voulu.

41.

Shugufa approuve de la tête.

Je sais.

SHUGUFA

              RAHMAN
C’est bien. Tu sais, le soleil est
nécessaire à la vie, mais il brûle et il
tue si on ne se protège pas. L’eau est une
chose magnifique, mais elle pourrit ce
qu’elle recouvre... Dans ces choses-là, nous
devons suivre les vieilles traditions, les
coutumes que les gens simples ont toujours
appliquées. La nourriture que tu m’as
apportée m’a aidé, mais mon âme est
toujours lourde et malade. Je ne suis pas
encore guéri. Ce qu’il me faudrait, ça
serait des petites choses qui sont entrées
en contact avec elle, des choses inutiles
qu’elle jetterait de toute façon.

Comme quoi?

SHUGUFA

                         RAHMAN
           Comme... Comme... Comme les cheveux qui
           restent accrochés à son peigne. Ou des
           rognures d’ongles... surtout si ça vient des
           orteils... Ou des bas usés... Tu te rappelles
           les chaussettes rayées ?... Vois un peu si
           elle les a encore...
La servante le fixe en silence, sans expression. Elle n’a pas
l’air étonnée, mais ne dit rien.
                         RAHMAN
           Tu m’as compris? Tu dois savoir que j’ai
           raison et que ce n’est que ça qui peut
           chasser le mauvais oeil.
                         SERVANTE
           Oui, je sais, mais je sais aussi qu’alors
           le maléfice retombe sur la personne qui
           l’a produit.

42.

                         RAHMAN
                    (parlant vite)
           Mais non, mais non, ça c’est quand on l’a
           jeté volontairement. Mais ce n’est pas le
           cas ici... Tu sais quoi? Oublie ce que j’ai
           dit sur le mauvais oeil... Ce n’était pas
           ça, c’était plutôt ce que je t’ai dit sur
           le soleil... Mon âme s’est trop laissée
           exposer au soleil. Mon âme a eu
           l’insolation.
La servante continue de l’observer en réfléchissant.

PLUS TARD

              SERVANTE
Me jures-tu qu’il n’y a aucun mal...
              RAHMAN
Je le jure.
Shugufa, la servante, entre en faisant une mine comique.
Rahman lui sourit en retour.
Elle se rapproche da sa couche. Elle garde ses mains derrière
son dos.
Elle lui tend un petit paquet.
Elle pouffe, en cachant sa bouche de sa main.
                         SHUGUFA
           La première fois que je vole.
Il ouvre le paquet...
Il voit...

43.

Une paire de bas résille, noirs, froissés!...
Il la regarde, son visage illuminé par une énorme
reconnaissance.
Elle sort de la pièce en chantonnant
INT. LA CHAMBRE DE HORSHEED –JOUR
Horsheed gît sur un matelas, pale et fiévreuse.
Une femme médecin prend son pouls.
Le père se tient derrière elle, tendu, soucieux.
                         DOCTORESSE
           Vous devriez essayer de lui faire avaler
           quelque nourriture.
                         LE PERE
           C’est sérieux? Qu’est-ce qu’elle a?
                         DOCTORESSE
           Une forme d’anémie galopante. Elle est
           totalement épuisée. Je crois qu’elle fait
           une solide dépression.
                         LE PERE
           Une dépression?!... Mais pourquoi est-ce
           qu’elle serait déprimée?
La doctoresse le toise froidement, sans rien dire.

44.

INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – JOUR
Frissonnant, il se met les bas résille. Quand il finit, il
s’assied en se caressant les jambes gainées de noir.
Les bas sont déchirés par endroits, et ses orteils sortent par
les trous.
Il se penche et prend la bouteille avec l’eau du bain. Il
prend une gorgée, frissonne, renverse sa tête et boit tout, en
fixant le plafond.
On entend des pas. Il s’assied vite, accroupi, en serrant ses
jambes sous lui.
Shugufa entre en vitesse avec un regard sombre.
                         SERVANTE
           Tu vas me rendre tout ce que je t’ai
           apporté d’elle. Je n’aurais pas dû faire
           ça.

RAHMAN

Mais…

                         SERVANTE
           S’il-te-plaît, je suis une femme simple et
           ignorante, mais je ne suis pas bête. Je ne
           veux pas me mettre à te menacer. Je
           devrais aller te dénoncer. Je vois que tu
           vas bien maintenant. Rends-moi tout.
Il la regarde sans bouger.

45.

                         RAHMAN
           Attends dehors, s’il-te-plaît.
                         SERVANTE
           Ne te dérange pas. Je vais tout ramasser

moi-même.

Elle prend un peigne, l’examine, le met dans sa poche, cherche
autour.
                         RAHMAN
           Pitié, je vais le faire. Attends dehors.
Elle regarde en bas vers ses jambes et voit les bas.
Elle sort indignée en CLAQUANT violemment la porte.
INT. MAISON DU JUGE – JOUR
Horsheed est assise, frissonnant encore, mais paraissant dans
un meilleur état.
Son père lui tient la main.
                         LE PERE
           Horsheed, est-ce qu’il s’est passé quelque
           chose dans ta vie, ou dans ton âme?
Elle le regarde vite, inspectant son visage, et secoue la
tête.
Son père lui tapote le dos de la main.
                         LE PERE
           Ma petite... Tu sais combien j’ai confiance
           en toi. Promets-moi juste une chose: que
           tu ne laisseras jamais un homme te
           toucher.

46.

                         LE PERE (CONT’D)
           Le seul homme qui te touchera sera celui
           qui t’épousera. Tu me le promets?
                         HORSHEED
           Je te le promets.
                         LE PERE
           Tu le jures?
                         HORSHEED
           Je le jure sur Dieu.
                         FATHER
           Je te crois. Je te crois, ma fille.
           J’aurai toujours confiance en toi. Peu
           m’importe que pourraient dire les autres.
EXT. ENTREE DU MUSEE – JOUR
Affaiblie et sévère, Horsheed marche vers le musée, à travers
la chaleur écrasante du jour
Rahman attend en bas de l’escalier.
Elle le voit.
La fente de ses yeux se rétrécit et sa bouche prend une
expression de dégoût mélangé de peur.
Il se triture nerveusement les mains, faisant parfois un geste
de prière.
Elle hésite, veut se retourner, puis marche sur lui d’un pas
décidé, la figure assombrie.
Il a l’air pitoyable et incapable de bouger.

47.

Elle s’arrête, le fixe à distance.
Ses lèvres tremblent.
Ses yeux perdent leur expression dure.
Elle tourne le dos au musée et s’en va.
Il regarde silencieusement pendant qu’elle s’éloigne.
INT. LA CHAMBRE DE HORSHEED – JOUR
Horsheed est assise, assombrie.
Elle fixe un point dans l’espace.
Spojmai entre.
Elle va s’asseoir en face de sa nièce. Elle lui prend la main
entre les siennes.
                         SPOJMAI
           Il m’a parlé. Il ne veut pas que tu
           souffres. Si tu lui redis de s’en aller,
           il partira pour toujours. Je lui
           transmettrai le message.
                         HORSHEED
               (presque inaudible)
           C’est très noble de sa part.
                         SPOJMAI
           Chérie, tu sais très bien qu’une telle
           relation n’aurait aucun avenir.
Horsheed commence à pleurer en silence.

48.

                         SPOJMAI
               (d’un ton de reproche)
           Ma chérie, ma chérie...
                         HORSHEED
           Quoi? Tu crois peut-être que je suis
           amoureuse? Si je l’étais, je le saurais
           immédiatement. Ça serait un sentiment
           clair et aussi coupant qu’une lame. Non,
           je ne pourrais pas l’aimer, mais ses yeux
           m’ont fait mal. Ce n’est pas juste !...
           Pourquoi est-ce qu’il a dû m’écraser avec
           un amour tellement humble ?
INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – JOUR
Horsheed entre sans frapper et marche sur lui.
                         HORSHEED
           Chien! Tu n’es qu’un animal, avec des
           passions d’animal. J’ai honte de ma
           beauté, qui t’a transformé en bête. Tu
           vois? Tu n’écoutes même pas, tu trembles
           comme un chien qui ne comprend pas
           pourquoi son maître est furieux, mais qui
           sent qu’il sera puni...
                         RAHMAN
           Shugufa t’a tout dit.
                         HORSHEED
           Imbécile de chien!... J’ai su dès le début
           ce qu’elle était en train de faire. C’est
           moi qui le lui ai permis, par pitié.
           J’avais honte, je me disais que ce n’était
           pas bien que ma beauté fasse cela à
           quelqu’un. Et s’il me manquait des dents,
           tu m’aimerais encore? Mon cœur serait le
           même, tu sais, mais si j’étais défigurée...?
                         RAHMAN
           Tu serais comme cette Fée qui se rend
           horrible pour permettre à son amoureux de
           vivre avec elle.

49.

                         HORSHEED
           Aah, comme c’est malin !... Tu crois
           résoudre tout avec des mots, hein ?...
                         RAHMAN
           Les mots sont ma beauté.
                         HORSHEED
           Beauté? Mais regarde-toi un peu. Tu n’oses
           même pas lever les yeux sur moi. Et dire
           que j’ai accepté d’être adorée par
           quelqu’un qui a l’âme d’un chien. J’étais
           pure avant de te rencontrer. Je n’avais
           pas encore pensé à de la peau et des
           orteils. Tu as perdu ta tête à force de
           regarder dix orteils et un morceau de peau
           et tu m’as aussi fait perdre ma pureté.
Il proteste faiblement.
                         RAHMAN
           Tu n’arrêtes pas de parler de pureté.
                         HORSHEED
           Ça alors !... Dans quel état tu crois que
           je me trouvais quand je devais prendre un
           bain, sachant que tu allais boire l’eau ?
           Que tu avais perdu tout sens naturel de
           dégoût et toute dignité humaine?...
           Ecoute : l’homme qui m’épousera sera celui
           qui aura vu mon âme, pas mes orteils.
           Ce ne sera pas quelqu’un qui aura des
           passions de chien. Tu es un chien!...
Pause. Les deux respirent lourdement.
                         HORSHEED
           Mais tu es mon chien.

50.

Cet aveu est tellement inattendu, que Rahman donne brusquement
l’impression d’être prêt de s’évanouir. Il se prosterne et
marche vers elle à quatre pattes.
                         HORSHEED
           N’ose surtout pas me toucher!...
Il la regarde d’en bas.
                         RAHMAN
           “Un homme qui aura vu ton âme!...” Et tu
           penses que moi je ne l’ai pas vue?
                         HORSHEED
           Lève-toi. Je sais que tu l’as vue.
Il se lève et reste à une distance prudente.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Et j’ai vu la tienne. Je sais comment tu
           es à l’intérieur. Tu es un chien fidèle et
           dévoué.
Il a une expression extatique.
                         RAHMAN
           Oh, merci, merci...
Il avale difficilement.
                         RAHMAN (CONT’D)
           Je t’adorerai de loin. N’aie pas crainte,
           je veux que tu restes vierge. Si tu
           perdais cette qualité, tu deviendrais
           quelqu’un d’autre. (pause) Ce mari que tu
           auras, quelle responsabilité que la
           sienne, le jour où son droit deviendra ton
           devoir...

51.

Il la fixe de son regard.
                         RAHMAN (CONT’D)
           Néanmoins, je me sens très coupable.
           Ecoute: je vais jouer le tout maintenant,
           mais je dois te le dire, afin de mériter
           d’être ton chien. Seulement, je ne peux
           pas le dire si je te regarde.
Il se tourne de profil, regardant ailleurs.
                         RAHMAN (CONT’D)
           J’espère que ma sincérité sera une
           protection suffisante contre ta colère.
           Lorsque tu m’as dit de quitter la ville,
           je sentais que j’allais mourir... et je ne
           voulais pas disparaître sans te revoir.
           Alors... à part la nourriture, j’ai aussi
           obtenu d’autres objets que tu emploies
           d’habitude... et je leur ai transmis une
           partie de la magie qui me brûlait de
           l’intérieur... Donc... je voulais que tu
           saches que ta présence ici, que tu mets
           sur le compte de ta décision... est en fait
           le résultat de ma magie... que je t’ai
           renvoyée comme dans un miroir...
Son visage à elle est brusquement déformé de rage. Elle hurle.
                         HORSHEED
           Tu as fait quoi? Tu as invoqué le démon?
           Oooh, mais tu es pire que ce que je
           croyais. Toi, mon miroir? Je hais mon
           image dans un tel miroir!...
Il retombe sur ses genoux, silencieux, sans la regarder.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Une sale bête, avec un sale coeur. Eloigne
           de moi ton sale museau.
A quatre pattes, il rapproche son visage de ses orteils.

52.

                         RAHMAN
           Oui, j’ai mangé les rognures de tes
           ongles, et d’autres choses encore. Je
           voulais te renvoyer le maléfice que tu
           avais jetée sur moi.
                         HORSHEED
           Mais c’est de la magie noire!... Tu as
           invoqué le diable?!... Tu... Toi... Espèce de
           lâche!...
Elle le transperce de son regard, les lèvres tremblantes,
frémissant de tout son corps.

Il gémit.

              HORSHEED
Tu as presque vendu ton âme au diable pour
moi.
    (sur un ton plus doux)
Comme tu as dû souffrir, pauvre animal.
Eh bien, tu méritais de souffrir.
              HORSHEED (CONT’D)
 (baissant sa voix)
Tu es mon chien. Tu veux bien être mon
chien?
Il a de la peine à respirer.
                         HORSHEED
           Sois mon chien.
Il commence à pleurer sans bruit. Sa respiration rauque balaie
ses pieds à elle, alors que des larmes tombent sur ses
orteils.

53.

                         HORSHEED
           Je suis cruelle, surtout quand je sens de
           la faiblesse, mais je suis fidèle. Je ne
           peux pas rejeter quelqu’un qui a risqué
           son âme pour moi. Tu étais malade; je te
           soignerai. Je ne te laisserai pas perdre
           ton âme. Pauvre chéri, tu t’es abandonné
           comme d’autres se donnent à Dieu. Ne
           pleure pas, je te garderai. Je te tiendrai
           au bout d’une laisse invisible... beau,
           noble animal.
Gros plan sur son visage à lui, pleurant calmement, tous près
de ses orteils, sans oser les toucher.
                         HORSHEED
           Tu fais bien de ne pas me toucher. Je jure
           que je ne te laisserai pas le faire. Je
           suis et je resterai vierge. Pour le reste...
           on verra.
INT. ATELIER DANS LE MUSEE – JOUR
Horsheed entre en trombe, en chantonnant, portant des lunettes
de soleil et des jeans sous la bourqa.
Spojmai est en train de rassembler les morceaux formant la
tête d’une statue cassée, une déesse de la période gréco-
indienne.
Rahman trie des bouts de pierre cassée.
Ils se regardent avec des sourires énormes, complices.
                         HORSHEED
           Ah, finalement un vendredi sans la
           perspective de s’ennuyer à mort.
                         SPOJMAI
               (montrant vers la statue)
Est-ce qu’on commencerait avec celle-là?

54.

                         HORSHEED
           Attends. Je dois d’abord nourrir mon

chien.

Elle s’avance vers lui, sort quelque chose de son sac et le
balance devant son visage.
Il ouvre grand la bouche et avance la tête pour attraper le
morceau de nourriture, mais elle retire sa main en jouant.
Ils refont le même jeu plusieurs fois.
Brusquement, elle jette de morceau de nourriture dans l’air,
tandis qu’il l’attrape avec sa bouche, le happant en faisant
claquer ses dents d’un bruit sec.
Il s’assied sur son derrière et avale avidement, comme le
ferait un chien.
                         HORSHEED
           J’ai toujours hésité d’avoir un sale petit
           chien comme animal de compagnie;
           maintenant, je ne peux plus m’en passer.
Spojmai repose les morceaux de pierre sur la table.
                         SPOJMAI
           Mes enfants... Je sais, je le sens, que vous
           n’allez pas me décevoir... mais n’oubliez
           pas que le danger dans cette relation
           vient moins de l’extérieur, que de vous-
           mêmes.
                         HORSHEED
           N’aie pas peur. Nous resterons purs. Ce
           n’est pas seulement pour la promesse qu’on
           t’a faite, ou pour le serment à mon père,
           mais nous avons juré devant Dieu.

55.

                         RAHMAN
           Nous sommes de vrais, vrais croyants...
           parce que nous voyons la beauté de tout
           cela...
                         HORSHEED
               (brusquement)
           S’il-te-plaît, pas de Rumi.
                         SPOJMAI
           Pourtant... Horsheed... Il y a quelques jours
           encore, tu voulais le chasser de la ville...
           Et voici que maintenant tu commences à
           raconter à ton père que tu voudrais de
           nouveau passer des nuits au musée, parce
           qu’il serait dangereux de retourner la
           nuit à pied à la maison...
                         HORSHEED
           Et quoi, ça ne le serait pas, peut-être?...
           J’aimerais bien te voir... Ou en taxi avec
           un étranger!... ou alors avec mon père au
           volant, ce qui serait encore plus
           dangereux !...
Rahman les regarde à tour de rôle, en silence, en souriant.
                         HORSHEED
           Regarde-le. Le « maître de la parole »,
           mais quand il me voit, il est comme soûl!...
           Tous ce que je fais est magnifique pour
           lui. Si je lui tapais dessus, il serait
           heureux, parce que je le toucherais...
                         SPOJMAI
           Parfois vous me faites peur.
               (à Rahman)
           Et toi, tu la laisses t’appeler un chien,
           une chose, un fétichiste et un ivrogne?
           Ça te fait plaisir d’être ainsi insulté?
Il la regarde comme s’il entendait ces mots pour la première
fois.

56.

PLUS TARD

              RAHMAN
Chère Spojmai, si tu avais entendu
l’intonation de sa voix, tu aurais
compris... Quand elle a dit “Tu es mon
chien”... Je ne pense pas qu’un autre homme
entendra jamais quelque chose d’aussi doux
de sa bouche...
              SPOJMAI
Les enfants, vous jouez avec le péché, ce
qui est, bien sûr, dans la nature de votre
âge, mais essayez de garder votre raison.
              RAHMAN
Il n’y aura pas de péché. Nous ne nous
toucherons jamais. Nous l’avons juré.
Spojmai a étendu un tapis au milieu de la pièce et est en
train d’y disposer de la nourriture.
                         HORSHEED
           Regarde mon petit animal!... Il sait
           recevoir avec tant de grâce que je ne
           ressens même plus le besoin de lui donner
           quoi que ce soit.
                         SPOJMAI
           Je n’arrêterai pas de vous dire d’être
           prudents, mes petits. Shugufa est fidèle,
           mais il ne faut pas trop la scandaliser.
           Bon, laisse un peu ton chien tranquille.
           Je suis sure qu’il peut aussi nous faire
           la conversation, au lieu de te suivre des
           yeux en permanence.
                         HORSHEED
           Oui, il n’a pas l’air très intelligent
           quand il regarde comme ça. Crois-moi que
           je le punis pour son propre bien.

57.

Horsheed choisit une tranche de pastèque, passe la chair
sanguinolente du fruit sur ses lèvres, comme si elle jouait de
la flûte, et la tend à Rahman.
Rahman commence à la mordiller comme un lapin, avalant le jus
couleur de vin qui dégouline sur son menton et sur sa
poitrine.
Horsheed prend une autre tranche de pastèque, répète le jeu,
seulement cette fois-ci elle lèche la chair du fruit.
Rahman la prend avec des gestes de fou, montrant le blanc de
ses yeux.
Il la mange avec de grands clapotis bruyants et extatiques.
Ils se plongent tous les deux dans un long jeu d’échange de
fruits qu’ils mordent et se les passent en chaîne.
                         HORSHEED
           Tu vois? Les chiens ne connaissent pas le

dégoût.

Elle prend un radis, en mord la moitié, examine l’autre moitié
en la tenant par la queue. Elle mord l’autre moitié aussi et
tend à Rahman la petite queue verte.
                         HORSHEED
           Je l’ai touchée, ça devrait te suffire.
Il mange le bout de tige verte.
Mâchonnant, pensive, elle ramasse quelques miettes de pain
qu’elle frotte jusqu’à en faire une boulette grise à l’aspect
sale.

58.

                         HORSHEED
           Réfléchis un peu: cette boulette de pain
           ne vaut rien. Même un mendiant n’en
           voudrait pas, mais mon animal serait
           capable de me supplier pour la lui donner.
           Y a-t-il quelque chose de plus vil ou de
           plus insignifiant? Je ne l’ai même pas
           portée à mes lèvres, mais je l’ai touchée.
           Personne n’en voudrait, mais puisque je
           l’ai faite, pour lui elle est précieuse.
Spojmai la regarde en silence et approuve de la tête.
                         HORSHEED
           Si tu peux m’expliquer le mystère de la
           boulette magique, tu pourras l’avoir.
                         RAHMAN
           Tu as mis un peu de ton âme dedans. Et si
           elle était sortie de ta bouche, la manger
           serait l’équivalent d’un baiser divin.
                         HORSHEED
           Non, ça serait trop extatique. Je te

tuerais.

Elle fait rouler la boulette sur la peau de son avant-bras.
Elle essuie sa transpiration avec elle.
                         RAHMAN
           C’est exactement ce que les alchimistes
           ont toujours fait. Transmuter la matière
           vile en jeunesse éternelle.
Elle mord la pointe d’un œuf dur décortiqué, qui s’avère ne
pas être trop dur, parce qu’une perle liquide de couleur
orange se forme sur sa lèvre inférieure.
Elle tend l’œuf à Rahman.

59.

Il le frotte contre sa lèvre inférieure, se barbouillant avec
le jaune de l’oeuf.
                         SPOJMAI
           Les enfants, vous avez promis. Ne vous
           saoulez pas de sensualité.
                         HORSHEED
           Crois-moi, je pourrais dormir nue à côté
           de lui sans qu’il y ait le moindre danger.
                         RAHMAN
           Et je n’aurais aucun mérite à cela. Ta
           confiance est la plus grande protection
           contre tout faux pas.
                         SPOJMAI
           De toute façon, mon garçon, tu as l’air
           plus sérieux quand tu la regardes que
           quand tu pries.
                         HORSHEED
           Oh, tu l’as vu prier!...
PLUS TARD
Les trois prient ensembles, prosternés sur le tapis.
Ils le font dans un silence complet, concentrés.
Ils se lèvent, transfigurés.
                         HORSHEED
           Depuis qu’il m’a regardée dans le bazar
           avec ces yeux affamés, je me sens une
           meilleure personne, et même... je... je crois
           que je prie mieux.

60.

Elle se penche vers Spojmai et lui chuchote à l’oreille.
                         HORSHEED
           Que deviendrai-je quand il partira?
Le visage de Spojmai est fermé et silencieux.
                         HORSHEED
               (à Rahman)
           Va-t’en! Je te rendrai fou!...
Rahman hausse les épaules.
INT. ATELIER DANS LE MUSEE - JOUR
Horsheed recolle les morceaux formant la tête d’une statue.
Rahman la regarde, fasciné.
                         RAHMAN
           Je peux te filmer pendant que tu fais ça?
Elle secoue la tête, souriant.
                         HORSHEED
           Pas mon visage.
                         RAHMAN
           Bien sûr que non.
Il sort sa caméra.
Il commence à filmer ses mains.

61.

                         HORSHEED
           Tu en as assez de mes orteils?
                         RAHMAN
           Tes orteils sont juste une promesse de ce

qui viendra.

                         HORSHEED
           Rien ne viendra.
PAUSE
Elle sourit.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Tout est déjà là.
Rahman rit doucement, sans lever la tête.
L’œil de la caméra remonte lentement, depuis ses pieds jusqu’à
ses mains.
Le cadre reste sur ses mains, sur les doigts qui pressent du
ciment dans les fissures du visage de la statue.
                         HORSHEED
           Je pourrais te faire tellement souffrir...
Elle réfléchit.
                         HORSHEED
           Non, je souffrirais moi-même.

62.

INT. LA MANSARDE – SOIR
Horsheed entre en tremblant, l’air triomphant.
                         HORSHEED
           Mon père dit qu’il ne voit aucun
           inconvénient à ce que je dorme chez ma
           tante.
Il n’est capable de rien dire. Il la fixe, l’air terrorisé.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Spojmai panique totalement. Je lui ai dit
           que nous placerons des couteaux entre
           nous. Des sabres et des yatagans.
Ils étalent des couvertures par terre.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Tu auras la moitié de mes nuits, si ton
           amour atteint la dévotion nécessaire pour
           pouvoir souffrir de dormir chastement à
           côté d’une vierge.
Ils disposent de la nourriture autour d’eux.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Aussi bien ma tante que Shugufa m’aiment
           tellement... si je venais avec un bébé
           mort, elles prendraient une pelle sans
           rien me demander.
Elle montre vers la nourriture disposée autour.
                         HORSHEED
           J’ai soif. J’ai faim. Nourris-moi.

63.

                         RAHMAN
           Qu’est-ce que tu voudrais manger?
                         HORSHEED
           Tout ce que mon seigneur coupera avec ses
           dents et laissera couler de ses lèvres...
Elle s’allonge sur le dos, ouvre sa bouche.
Il presse la chair de quelques oranges sanguines au-dessus
d’un verre, le porte à ses lèvres et se remplit la bouche de
jus.
Il vient au-dessus d’elle, à quatre pattes, sans la toucher.
Il laisse couler le jus de sa bouche dans sa bouche à elle...
Une partie du jus sort comme du sang par les coins de sa
bouche et coule en petits ruisseaux dans ses cheveux...
Elle se gargarise avec le jus.
Elle s’essuie la bouche avec le dos de sa main.
                         HORSHEED
           Est-ce que tu peux me sauver de mon

instinct?

                         RAHMAN
           Nous devrons nous battre chaque jour

contre ça.

                         HORSHEED
           Nous? Et qu’est-ce que toi tu fais là? Je
           croyais que tu étais censé me protéger.
Elle se lève.

64.

PLUS TARD

              HORSHEED
Ça m’inquiète... Tu sembles trop me
contrôler et te contrôler.
Ils sont allongés face-à-face, sur des couvertures
différentes.
Leurs têtes sont rapprochées.
                         HORSHEED
           Il ne peut pas y avoir de mal à sentir la
           respiration de quelqu’un.
                         RAHMAN
           Bien sûr que non. Autrement, Dieu ne nous
           aurait pas fait avec des poumons que nous
           devons remplir d’air. Chaque seconde, nous
           avalons des atomes de la respiration de
           quelqu’un d’autre. Les atomes de l’air
           sont si délicats, qu’en ce moment même
           nous inhalons quelque chose qui a été
           respiré par Alexandre le Grand.
           Non, ta respiration est tellement pure,
           qu’elle semble composée d’une matière
           unique, que toi seule peux produire.
                         HORSHEED
           Est-ce que les anges s’embrassent?
                         RAHMAN
           Tout le temps. Et parce qu’ils ne sont pas
           faits de matière terrestre, mais de
           quelque chose d’éthéré, ils fusionnent
           lorsqu’ils s’embrassent. Ils ont une
           enveloppe fluide. Ils peuvent entrer l’un
           dans l’autre.
                         HORSHEED
           Je voudrais entrer en toi. Je voudrais

habiter là.

65.

                         RAHMAN
           Le loyer est très élevé.
Ils se soufflent réciproquement chaud et froid au visage.
Ils se font des grimaces horribles.
                         HORSHEED
           Et que diraient les anges s’ils nous
           voyaient en train de nous embrasser?
                         RAHMAN
           Ils ne seraient pas trop heureux. Je crois
           qu’ils peuvent être très jaloux.
Elle fait une mine dépitée.
                         HORSHEED
           Tu m’embrouilles. Tu pousses mon âme trop
           rapidement de la sainteté à la
           concupiscence!... Comment puis-je donc
           t’aimer sans offenser des anges?
                         RAHMAN
           Reste vierge. Tu seras alors aimée et par
           eux et par moi.
                         HORSHEED
           Pourquoi m’avoir parlé du fruit défendu
           alors? Tu attends que je te l’offre?
                         RAHMAN
           Quand je te respire, je ne veux rien
           d’autre.
Ils se soufflent des bouffées de respiration au visage.

66.

              HORSHEED
C’est comique. Tu me désires tellement que

tu vibres.

              RAHMAN
Je pense que personne ne peut sentir ce
que nous ressentons maintenant. S’il en
était autrement, ce monde serait dirigé
par des baisers.
              HORSHEED
D’où tires-tu ton pouvoir? Qu’est-ce qui
te rend tellement fort? Tu crois que je
pourrais devenir forte comme toi?
              RAHMAN
Mais tu es forte!... Tu t’abstiens autant
que moi de tout ce qui est impur.
              HORSHEED
Si seulement tu savais ce qu’il y a en
moi!... Comme je souffre du désir!...

67.

Moi aussi.

RAHMAN

HORSHEED

           C’est vrai?
Ils rapprochent leurs têtes.
                         HORSHEED
           C’est comme une ivresse.
                         RAHMAN
           Qu’est-ce que tu connais de l’ivresse?
                         HORSHEED
           J’ai une fois vidé tout un verre de vodka.
PLUS TARD
Allongés dans la pénombre, face à face.
Des grimaces horribles, des bouffées de respiration.
                         RAHMAN
           Ouvre ta bouche.
Elle l’ouvre et rugit comme une panthère.
                         RAHMAN
           Reste comme ça.
Elle reste la bouche ouverte, en faisant des bruits comme si
on l’étranglait.
Il examine l’intérieur de sa bouche.
                         RAHMAN
           Oui, tout est là.
La bouche ouverte, elle essaie de prononcer correctement.
                         HORSHEED
           Qu’est-ce que tu veux dire, “tout”?
                         RAHMAN
           Toutes les dents et leur support rosâtre.
Elle ferme la bouche et se soulève sur un coude.

68.

                         HORSHEED
           Maintenant c’est toi qui montres.
Il refuse de la tête.
                         RAHMAN
           Il me manque des molaires. Je n’ai pas été
           élevé d’après une diète scientifique,
           comme dans ta famille bourgeoise.
                         HORSHEED
           Très bien. Je n’aurais pas supporté que tu
           sois parfait. Tu serais prétentieux. Tu
           regarderais d’autres femmes.
Elle s’assombrit brusquement.
                         HORSHEED
           Tu l’as peut-être déjà fait. Je hais ton

passé.

                         RAHMAN
           Tu ne peux pas haïr le vide. Il n’y a rien
           là, je t’assure.
Elle se redresse sur ses genoux devant lui et le perce de son
regard.
                         HORSHEED
           As-tu déjà été attiré par une autre femme?
           Je la hais. Es-tu encore... pur? Es-tu comme
           je suis?
                         RAHMAN
           La pureté d’un homme est différente de
           celle d’une fille. Il n’y a rien derrière
           moi. Rien qui vaudrait la peine d’être
           mentionné. Mon cœur est une page sur
           laquelle on n’a imprimé que ton nom, d’un
           bout à l’autre...

69.

                         HORSHEED
           Beurk!... Tu lis des livres vraiment
           ennuyeux alors...
                         RAHMAN
           Derrière moi, dans mon passé, il n’y a que
           mon travail et l’adoration de Dieu.
                         HORSHEED
                    (têtue)
           Mais es-tu tel que je suis?
                         RAHMAN
           Je pourrais répondre oui, mais alors tu
           viendrais avec d’autres questions et tu
           voudrais entrer dans des endroits où
           quelqu’un comme toi n’a rien à faire.
                         HORSHEED
           Je veux voir à l’intérieur.
                         RAHMAN
           Ecoute, c’est la première fois que je te
           refuse quelque chose. C’est surtout parce
           que j’ai tout oublié au moment même où je
           t’ai vue. Je n’ai plus de souvenirs ...
                         HORSHEED
           Est-ce que tu as regardé d’autres femmes?
           Avec les mêmes yeux que tu poses sur moi?
Il soupire, sincèrement excédé.
                         RAHMAN
           Je ne sais plus... C’était il y a si
           longtemps. Mais je n’ai jamais...

70.

                         HORSHEED
           Oh, comme je te hais!... Pourquoi as-tu eu
           besoin de regarder d’autres femmes,
           forcément impures, quand tout ce que tu
           espérais était de me rencontrer, sachant,
           bien sûr, que j’existais? Je ne peux pas
           accepter ça. Je te quitte.
Il la fixe abasourdi, sans comprendre.
Elle se lève, marche vers la porte, l’ouvre grande.
Elle s’arrête sur le seuil, sans se retourner, rigide.
                         HORSHEED
           Si tu me laisses franchir le seuil, tu me

perds.

Il se lève, marche sur elle et CLAQUE la porte d’un geste
brusque et sec.
Elle se retourne et l’affronte.
                         HORSHEED
           C’est comme cela qu’on répond à ça, bravo.
           Mais je dois quand-même te punir. Il est
           important que tu souffres un peu. Tu peux
           choisir ta punition. Allez, ne me force
           pas à la choisir à ta place.
                         RAHMAN
           Je ne veux pas être puni, alors que tout
           ce que j’ai fait a été d’être honnête avec
           toi.
Elle frappe du talon, impatiente.

71.

                         HORSHEED
           Tu ne peux pas être plus honnête que moi.
           J’ai besoin de te torturer, Rahman. Allez,
           moi je fais tellement pour te faire
           plaisir, et toi tu ne veux pas te plier à
           une petite torture?
                         RAHMAN
           Tu veux vraiment me voir souffrir?
                         HORSHEED
           Si c’est une souffrance que tu auras
           inventée toi-même, elle me sera douce.
Il ferme les yeux et réfléchit avec une expression de plus en
plus peinée.
                         RAHMAN
           Prends ton mouchoir, embrasse-le, frotte-
           toi avec, mets-le contre ta peau, sous tes
           vêtements, frotte-toi tout en bas, essuie
           ta moiteur avec... et alors, au lieu de me
           le donner, jette-le.
Ses yeux s’allument d’une expression malicieuse. Elle sort son
mouchoir, le renifle, le lèche, et se l’enfonce sous les
vêtements.
Son bras va profondément, jusqu’en bas. Elle semble se frotter
le ventre. Il ferme les yeux.
                         HORSHEED
           Ceci est aussi un jeu spirituel?

RAHMAN

Tais-toi.

                         HORSHEED
           Voilà comment tu dois me parler, mon
           seigneur et maître.

72.

Elle sort finalement le mouchoir. Elle l’examine avec une
expression indifférente et le jette nonchalamment.
Il commence à pleurer silencieusement.
Elle tombe sur ses genoux.
                         RAHMAN
           Qu’est-ce que tu fais?
                         HORSHEED
           Je ne pensais pas qu’il m’était possible
           de t’aimer davantage. Mais quand je te
           découvre pleurer comme ça, je vois quelle
           créature magique tu es. Oui... tu es
           magique. Et dire que j’ai voulu te
           torturer... Je ne sais même pas
           pourquoi... et tu m’as de nouveau vaincue
           avec ta fragilité... Je sais maintenant
           que tu es tout aussi lâche que moi...
           Comment ne pas t’aimer? Il n’y a que la
           mort qui serait plus forte que toi.
Elle lève ses bras et se défait les cheveux, qui tombent sur
se épaules.
                         HORSHEED
           Avant toi, je ne connaissais pas l’ennui
           total de mon existence. Oh, comme tu m’as
           fait tourner la tête quand tu t’es
           précipité pour manger cette pomme que
           j’avais écrasée ...
                         RAHMAN
           Lève-toi, mon âme...
                         HORSHEED
           Si je me lève, je ne serai plus humble... Tu
           sais, quand je t’ai appelé chien, c’est
           moi qui te mordais dans ma tête... Mais tu
           es un chien impur, parce que je ne peux
           pas te toucher.

73.

                         RAHMAN
           Et que suis-je d’autre?
Elle réfléchit en silence.
                         HORSHEED
           L’homme à qui je me donne chaque jour.
                         RAHMAN
           C’est beau... Et encore?
                         HORSHEED
           L’homme qui me laissera ici et s’en ira
           quand il aura fini son film.
Il gémit, ne sachant quoi dire.
                         HORSHEED
           Quand tu me quitteras, je serai cette
           chose monstrueuse: une veuve et une vierge
           à la fois.
Il se tait un moment.
                         RAHMAN
           Ton père n’acceptera jamais notre mariage.
           Tu l’as dit toi-même.
Elle lui jette un regard désagréable.
                         HORSHEED
           Je commence à percer tes secrets. Tu te
           masturbes beaucoup?

74.

              RAHMAN
Bien sûr que non!... Comment ça beaucoup?
Je ne fais pas des choses pareilles... Et
pourquoi tu crois que ça serait beaucoup?
              HORSHEED
         (impatiente)
Beaucoup ou peu, quelle importance ?...
              RAHMAN
Je ne fais pas de telles choses.
              HORSHEED
Tu mens. Je vois que tu me mens déjà.
              RAHMAN
Bon, bien sûr que je le fais. Pourquoi tu
me le demandes?
              HORSHEED
Pour voir si tu me mens. Je sais que tous
les hommes se masturbent.
              RAHMAN
Et alors... toi non, peut-être?

Moi non.

Tu mens.

HORSHEED

RAHMAN

                         HORSHEED
           Bien sûr. Beaucoup. Dans les petites
           choses. Mais toi, tu ne devrais pas.
Elle se redresse.

75.

                         HORSHEED
           Je pourrais te faire souffrir...
                         RAHMAN
           Tu l’as déjà dit.

HORSHEED

           Mais je pourrais faire mieux, me faire
           souffrir moi-même, ce qui te causerait une
           peine encore plus horrible.
PLUS TARD – NUIT
Ils ont éteint la lampe.
La lumière de la lune passe à travers les rideaux, dessinant
les silhouettes des Bouddhas.
Ils gisent toujours face-à-face, respirant lourdement, sans se
toucher.
Leurs yeux sont grand ouverts.
Il ouvre la bouche...
                         HORSHEED
           Chut... Je n’ai pas besoin de tes paroles.
INT. LA MANSARDE – MATIN
Ils gisent dans la même position.
Il dort, respirant lourdement.

76.

Elle est totalement éveillée, le fixant sans bouger.
Il ouvre les yeux et lui sourit.
                         HORSHEED
           Tu ronfles, mon seigneur et maître.
Elle se lève et va directement au miroir.
Elle se voit et frémit.
Lèvres gonflées, yeux cernés, un visage de Bacchante.
                         HORSHEED
           C’est horrible que le bonheur puisse avoir
           un tel visage.
Ils entendent des pas et commencent à mettre vite de l’ordre
dans la pièce.
On frappe à la porte.
                         LA VOIX DE SPOJMAI
           Les enfants, réveillez-vous.
Horsheed court vers la porte et l’ouvre.
Spojmai entre et examine vite la pièce.
Elle voit le visage de Horsheed et a l’air choquée.
                         HORSHEED
           N’aie pas peur. Je suis plus fière de
           cette nuit que d’une couronne.

77.

                         SPOJMAI
           Fais quelque chose avec cette tête. Ton
           père emmène des étrangers pour visiter le
           musée.
Elle prend Horsheed par la main et l’entraîne hors de la
mansarde.
                         SPOJMAI (CONT’D)
           Rahman, ferme-toi à l’intérieur et ne
           bouge surtout pas.
INT. SALLE DE BAINS – JOUR
Horsheed se lave et arrange ses cheveux dans un miroir.
Spojmai la regarde, appuyée contre un mur.
Elle a une expression de fascination.
                         HORSHEED
           Ce n’est pas de la sensualité, tu
           comprends? Je serais heureuse d’être sa
           soeur. Je pourrais alors l’embrasser et le
           serrer dans mes bras. Je lui ai montré mes
           aisselles... il s’est évanoui.
                         SPOJMAI
           Oui, chérie, mais tu oublies que c’est un

homme…

                         HORSHEED
           Non, c’est mon chien. Est-ce qu’il a du
           talent? Est-il un génie? Je m’en fous.
                         SPOJMAI
           Je crois que je deviendrai folle avant
           vous. Tu ne sais même plus si tu es
           heureuse, ou si tu souffres. Crois-tu que
           vous pourrez toujours vous abstenir?

78.

                         HORSHEED
           Tu l’as entendu. Oui, je suis sure de moi.
           Je suis sure de lui aussi. Quand je vois
           ses yeux humides, quand je vois les larmes
           coulant sur son visage, mon cœur fond.
           Parfois je voudrais me montrer nue à lui...
           mais je ne sais pas s’il pourrait le
           supporter sans devenir fou... Un fou... Un
           malade...
                         SPOJMAI
           Ma chère, j’ai très peur pour toi. Où est-
           ce que ça peut vous mener?
                         HORSHEED
           Cette nuit, j’ai prié Dieu pour qu’Il
           renverse ceci, pour qu’Il me ramène au
           temps où je ne l’avais pas encore
           rencontré. Eh bien, Il ne l’a pas fait.
           Mon cœur a continué de battre pour lui.
           Aussi longtemps que je pourrai prier, je
           resterai pure.
                         SPOJMAI
           Et pendant combien de temps tu penses que
           vous pourrez continuer comme cela?
                         HORSHEED
           Je ne sais pas... Des années?
Elle voit le visage de Spojmai dans le miroir.
                         HORSHEED (CONT’D)

Des mois?

                         SPOJMAI
           Vous en serez où dans six mois?
                         HORSHEED
           On ne va pas se toucher!...

79.

Elle jette l’essuie dans l’évier et hurle.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Je l’ai juré!... Je l’ai juré à mon père...
           qui a mis sur mes épaules le fardeau de sa
           confiance.
                         SPOJMAI
           Moi, je ne pourrais pas vivre dans un état
           pareil au vôtre. Pardonne-moi, mais je
           n’arrive pas à croire que vous avez trouvé
           une sorte de bonheur dans ça.
                         HORSHEED
           Est-ce que la souffrance et le bonheur ne
           sont pas les mêmes pour tout le monde ?
           Pour moi, le paradis sur terre serait de
           pouvoir vivre pour toujours ici, avec vous
           deux.
Avec un début de satisfaction, elle vérifie dans le miroir son
visage réparé.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Sans moi, c’est toi qu’il aurait aimée.
                         SPOJMAI
           Ne dis pas de bêtises.
Elles échangent un sourire dans le miroir.
                         SPOJMAI (CONT’D)
           Quand tu étais petite, je te prenais sur
           mes genoux et je te demandais: est-ce que
           tu voudrais que je sois ta maman, celle
           que tu n’as pas eue, celle qui n’est
           jamais injuste, qui te console et te
           caresse ?... et tu criais oui, oui, oui...
           Ton père était tellement maladroit avec
           toi... Et j’ai été comme une mère pour toi,
           d’une certaine façon... Oui? Non?

80.

Horsheed se retourne et court dans ses bras.
EXT. LE SQUARE DEVANT LE MUSEE - JOUR
Des voitures s’arrêtent devant le musée.
Des chauffeurs sortent et ouvrent les portières.
Le père de Horsheed et un groupe d’étrangers montent les
marches du musée en bavardant d’une façon familière.
Spojmai et Horsheed attendent en haut des marches.
Horsheed serre les mains des visiteurs étrangers.
Le père gesticule, fier, heureux.
En boitant, Bibi Malalai ferme le cortège des visiteurs.
LA FENETRE DE LA MANSARDE, VUE DE L’EXTERIEUR
Rahman regarde, tendu, à travers les rideaux.
Son visage est sombre.
                         LA VOIX DE BIBI MALALAI
           Et vous avez internet tout le temps dans
           ma guesthouse.
INT. LA MANSARDE
Rahman ferme les rideaux et commence à faire les cent pas.

81.

EXT. LE SQUARE DEVANT LE MUSEE - JOUR
Les étrangers partent, serrant de nouveau la main de Spojmai,
qui reste en haut des marches.
Horsheed suit son père dans l’une des voitures.
Avant d’y entrer, elle se tourne et fait signe en direction de
Spojmai.
En réalité, son regard est dirigé vers les étages supérieurs
du musée.
LA FENETRE DE LA MANSARDE, VUE DE L’EXTERIEUR
Rahman regarde de derrière les rideaux, son visage déformé par
un rictus.
INT. LA MANSARDE – PLUS TARD
Il fait toujours les cent pas dans la mansarde, en se serrant
de ses bras comme s’il avait froid.
Des pas rapides qui montent et puis on gratte à la porte.

C’est moi.

LA VOIX DE HORSHEED
Rahman ouvre et elle se glisse à l’intérieur, gaie, heureuse,
vêtue d’une robe d’été légère et élégante.
Elle s’arrête en voyant son expression.
                         HORSHEED
           Qu’est-ce qu’il y a?

82.

Il la fixe en silence, réprobateur.

Quoi?

HORSHEED

                         RAHMAN
           Tu as serré leurs mains!...
Elle hésite une seconde, incrédule.
Elle rejette la tête en arrière et commence à rire, d’une
façon un peu forcée.
Elle s’arrête lorsqu’elle réalise que son rire sonne
artificiel.
Cela l’irrite et alors elle le toise froidement.
                         HORSHEED
           Bienvenue sur terre.
Brusquement, elle devient très fâchée.
                         HORSHEED (CONT’D)
           Si tu me faisais confiance, si tu croyais
           en mon amour, tu aurais vu cette chose
           rare : une femme jeune et belle que tout
           le monde admire et dont la seule pensée
           est: le chéri, s’il me voyait maintenant,
           s’il voyait comme je me ferme à ces gens,
           comme je me garde pour lui, parce qu’il
           n’y a que son regard d’idiot qui
           compte !...
Il cherche ses mots, en bredouillant.
                         RAHMAN
           Je t’adore... Tu es...

83.

                         HORSHEED
                    (fâché)
           Crétin. Tu n’as aucune idée de ce que je
           suis en réalité. Je suis horriblement
           jalouse. Tellement jalouse, que je ne
           pourrais pas vivre une seconde si je
           devais te soupçonner de quelque chose.
           Alors comment oses-tu me soupçonner?
           Comment tu oses ?
Elle analyse son visage torturé.
                         HORSHEED
           Maintenant, dis-moi, pourquoi tu souffres?
                         RAHMAN
           Ta beauté m’oppresse.
                         HORSHEED
           Pourquoi tu trembles?
                         RAHMAN
           Si tu arrêtes de m’aimer, je perdrai la
           raison... ou pire.
                         HORSHEED
           Ecoute, si tu ne supportes plus
           l’intensité de cet amour, il faut peut-
           être réfléchir à une forme de sevrage.
Il émet un grognement de douleur.
                         HORSHEED
           Qu’est-ce qu’il y a dans ta tête? Arrête
           de te frotter les mains, parle, bonhomme.
                         RAHMAN
           Je... ne sais plus... Tu as raison, j’ai
           dû douter de toi...

84.

                         HORSHEED
               (de plus en plus fâchée)
           Douter de moi?!... Tu souffres de lâcheté,
           voilà tout... Allez, ose, dis-moi le fond
           de ta pensée... De quoi doutais-tu?
                         RAHMAN
           Je venais de réaliser que si tu n’étais
           pas aussi pure qu’un ange, je deviendrais
           fou. J’ai brusquement compris comment on
           pouvait tuer par amour. Et ça m’a fait
           peur de voir à quel point je suis devenu
           ton esclave.
                         HORSHEED
           Un jour c’est moi qui serai ton esclave,
           mais ça ne me fera pas peur. Je baisserai
           la tête et j’accepterai mon joug. Petit
           homme, si j’étais méchante, ou une femme
           irrésolue et dévergondée, tu serais perdu.
           Je croquerais ton âme.
Il se jette par terre à ses pieds, face contre la terre,
secoué de sanglots incontrôlés.
                         HORSHEED
           Tourne-toi sur le dos.
Il se retourne sur le dos, les bras en croix, la poitrine
douloureuse.
En secouant les jambes, elle jette ses chaussures.
                         HORSHEED
           Vu que j’ai des bas, ça veut dire que
           techniquement je ne te toucherai pas.
Elle commence à marcher sur lui.
Elle met un pied sur son visage... reste en équilibre sur ce
pied, se balançant d’avant en arrière...

85.

Elle marche à reculons sur sa poitrine, examinant son
expression sous ses pieds.
Elle marche à nouveau sur son visage, puis elle recule.
Elle se penche et regarde... il a du sang autour de la bouche et
il y a aussi du sang sur ses bas à elle.
                         HORSHEED
           Tu m’as mordue?
                         RAHMAN
           Non, c’est ma lèvre...
Elle descend de lui, se penche de nouveau, enlève une goutte
de sang de ses bas et se la met en bouche.

Il râle.

âme.

Elle s’allonge aussi sur le dos par terre à côté de lui, ses
genoux vers le haut et légèrement écartés.
Ils gisent tous les deux un temps, sans bouger.
Elle respire lourdement, douloureusement.
Sa respiration à lui sonne comme un râle.
              RAHMAN
Tu m’aimes!...
              HORSHEED
Tu lèches mes pieds, chien... Je lèche ton

86.

Lentement, elle roule sa robe vers sa poitrine et écarte
encore plus les jambes, pendant que sa poitrine se soulève et
s’abaisse spasmodiquement.
Lorsqu’il comprend ce qu’elle est en train de faire, il ferme
les yeux et les maintient serrés très fort.
                         HORSHEED
           Regarde. Ça c’est aussi moi.
Il secoue la tête.
                         HORSHEED
           Bon, prend ta caméra, si tu as besoin
           d’elle pour ne pas devenir fou.
Il reste sans bouger pendant quelques secondes.
Il tend un bras et cherche aveuglement le long du mur.
Sa main trouve le sac de la caméra.
Il sort la caméra et commence à tourner les boutons sans
regarder vers elle.

HORSHEED

           Regarde-moi.
Il ne lève pas son visage.
                         RAHMAN
           Tu me fais peur.

87.

                         HORSHEED
           Tu crois que tu es faible, mais c’est moi
           qui tremble...
Il dirige finalement la caméra vers elle.
Elle reste allongée, les jambes écartées.
                         RAHMAN
           (à travers l’objectif de la caméra)
           L’ange qui a conçu ton corps a employé
           plus de lumière qu’il n’en fallait.
Horsheed se lève brusquement.
Elle remet ses vêtements en place avec une expression d’ennui,
comme si elle boudait.
                         HORSHEED
           Ce commentaire d’un goût douteux n’était
           vraiment pas nécessaire, mais merci bien
           quand même.
Elle va au miroir et arrange ses cheveux.
                         HORSHEED
           Une fois j’ai versé du shampooing dans une
           bouteille d’eau de vaisselle et j’ai
           demandé à Shugufa d’attendre voir ce que
           tu faisais et si tu allais la boire. Elle
           m’a dit que tu l’as bue toute, dans un
           silence presque religieux, comme si
           c’était de l’eau de la Mecque.
PLUS TARD
Ils sont allongés chacun sur son tapis.

88.

                         HORSHEED
               (respirant lourdement)
           J’ai parfois ce désir fou de me donner...
           comme une chienne... comme un animal... de
           devenir ta chose... Me donner à toi serait
           la seule chose irréversible... Et quand ça
           m’arrive... je veux juste oublier qui je
           suis, je veux grogner et souffler comme
           une paysanne... anéantie, humiliée, ta
           possession pour toujours... Il y a un tel
           plaisir à savoir qu’on peut donner ce
           qu’on a de plus précieux. D’agir comme une
           folle, comme une simple d’esprit... ou
           comme Dieu...
Ils se tournent le dos et chacun commence à serrer et à
embrasser son coussin, en gémissant.
Elle s’arrête et se retourne pour le regarder.
                         HORSHEED
           Quelle espèce d’homme es-tu? Pourquoi tu
           embrasses ton coussin, alors que tu as une
           femme allongée à côté de toi ?
                         RAHMAN
           Eh bien, c’est parce que n’importe qui le
           ferait, parce qu’on se sent plus fort et
           plus amoureux lorsqu’on échappe à
           l’instinct.
                         HORSHEED
           Oh, tu dois être une vile et méchante
           personne, pour être capable de te
           contrôler comme ça. Tu me pousses donc à
           embrasser toute cette spiritualité, mais
           en même temps tu veux que je conçoive les
           conséquences des grandes caresses. Tu ne
           veux pas prendre, parce que ça serait
           assumer, mais tu voudrais bien recevoir,
           n’est-ce pas? Comme tes exigences sont
           inhumaines. Tu te contrôles trop, mon
           bonhomme!... Mon intuition me dit que tu
           devrais être moins lucide, moins
           systématique.

89.

                         RAHMAN
           Je t’aime tellement en tant que vierge,
           que je ne suis pas sûr de vouloir te voir
           devenir femme. Tu serais alors quelqu’un
           d’autre.
PLUS TARD
Ils gisent dans le noir.
                         HORSHEED
           Rahman, tu m’as fait quelque chose à
           l’intérieur. C’est comme si tu avais remué
           un marécage qui était là, bouillonnant
           doucement dans le noir, et maintenant que
           tu l’as remué, des créatures inconnues
           sortent de là pour me hanter.
INT. LA MANSARDE – MATIN
Ils s’étirent en baillant bruyamment.
Il prend la caméra, ouvre le magasin, sort la cassette de la
soirée précédente et la lui tend. Elle la prend.
                         HORSHEED
           Quoi? Oh, non, je n’en veux pas. Je te
           fais confiance, mon maître et seigneur.
Toujours allongée, rêveuse, elle pêche un bâton de rouge à
lèvres dans son sac et commence à dessiner des orteils rouges
sur la boîte de la cassette.
INT. BUREAU DU PERE – JOUR
                         LE PERE
           Tu sais pourquoi je t’ai appelée?

90.

Silence.

              HORSHEED
    (avec une douceur prudente)
Tu voudrais m’exhiber encore à des
étrangers? Ça me perturbe un peu dans mon
travail, tu sais...
              LE PERE
Non, je veux plutôt t’exhiber à ton
potentiel futur mari, ma chérie... Ecoute,
je ne vais pas te forcer, mais tu dois me
comprendre... Ton oncle arrive d’Australie
avec ton cousin... ton seul cousin... Mon
seul neveu... J’aimerais beaucoup que tu
essaies de l’aimer.
              HORSHEED
    (le souffle coupé)
Tu aimerais que je l’aime?
              LE PERE
Tu sais que je ne te forcerai pas.
              LE PERE (CONT’D)
Il n’y a rien de mal à rencontrer sa
           famille, non?
Elle secoue la tête, pale.
                         LE PERE (CONT’D)
           Bien. Je dois dire qu’au début je leur ai
           presque dit non. Mon frère a osé me
           demander si tu étais vierge. Voilà ce que
           l’Australie fait aux gens.

Elle se lève.

                         HORSHEED
           S’il-te-plaît, ne les amène pas au musée.

91.

INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – JOUR
Rahman marche de long en large, agité.
                         RAHMAN
           Ton père veut que tu épouses le fils de
           son frère?
Elle le regarde fixement, en tremblant.
                         HORSHEED
           Après tout, on est une famille plutôt
           traditionaliste... je suppose...
                         RAHMAN
           Emploie des arguments médicaux. Dis-lui
           que vos enfants naîtront aveugles.
                         HORSHEED
           Il dit qu’on est d’une souche solide. Que
           ça n’arrivera pas. (comme dans une transe)
           Je pense que pour ça il a plutôt raison...
                    (silence)
           Qu’est-ce que je dois faire?
                         RAHMAN
           Tu ne peux rien contre ton père. Sa
           décision est prise; bientôt toute la ville
           sera au courant. Ta cible doit être le
           cousin. Tu dois être désagréable avec lui
           dès la première rencontre.
Il déambule, les poings serrés, pensant à haute voix.
                         RAHMAN
           Je dois le voir d’abord. Je serai à
           l’aéroport quand ils arriveront. Je me
           cacherai. Ton père ne me verra pas. Je
           trouverai un plan après que je les aurai
           vus.

92.

PLUS TARD
Ils gisent dans le noir, immobiles, se tournant le dos.
Soudainement, ils commencent à pleurer tous les deux, serrant
et mouillants leurs coussins.
Leurs épaules sursautent spasmodiquement.
Ils se taisent et ils se retournent pour se voir.
Ils s’inspectent un moment, se retournent de concert, dos à
dos, et ils se remettent à pleurer, chacun de son côté.
EXT. AEROPORT – JOUR
Le petit bâtiment déglingué de l’aéroport.
Un avion atterrit.
La façade de l’aéroport est recouverte d’une énorme affiche
représentant le commandant Massoud.
Des véhicules de l’OTAN, des chiens, des Afghans par grappes,
avec d’invraisemblables quantités de bagages.
INT. AEROPORT – JOUR
Le père marche de long en large dans le hall d’attente, en
fumant nerveusement et en s’arrêtant de temps en temps pour
parler à des connaissances.
Dans la foule anonyme des pauvres qui attendent, Rahman,
portant des lunettes de soleil noires, se cache derrière des
Sikhs qui se tiennent un peu à l’écart.

93.

Des voyageurs commencent à sortir de la zone internationale;
des gens qui attendaient se précipitent vers eux, les
embrassant, les culbutant, leur arrachant les bagages.
Le frère du juge et son fils apparaissent, habillés à
l’occidentale.
Le fils est un peu plus âgé que Rahman, à l’allure sportive,
solide et bien habillé, quoique pas très à l’aise.
Les deux frères s’embrassent, se tapant dans le dos,
s’examinant, se parlant rapidement, les yeux humides.
Rahman les observe, tendu, ses lèvres pressées en une fine
ligne sans relief.
INT. LA MANSARDE - JOUR
                         RAHMAN
           Tu le repousseras calmement, tu le
           contrediras sans arrêt, tu le prendras en
           défaut, même s’il ne parle que du temps
           qu’il fait. Ce sont des gens vulgaires,
           qui ne connaissent plus le pays.
Elle approuve silencieusement de la tête.
                         RAHMAN (CONT’D)
           Et parle tout le temps de religion, de ta
           foi et de Dieu... En principe, ça devrait
           faire s’enfuir un homme normal.
Elle hoche la tête, souriant tristement.
                         RAHMAN (CONT’D)
           Sois calme, froide et polie. La politesse
           froide tue tout assaut amoureux. Il
           pourrait se plaindre auprès de ton père,
           qui te le reprochera. C’est là que ton
           tour vient.

94.

                         RAHMAN (CONT’D)
           Tu feras remarquer à ton père combien
           l’attitude pleurnicharde et intrigante de
           ce cousin est inconvenante. Ton père
           perdra patience avec eux.
Il va à la fenêtre et regarde à l’extérieur.
                         RAHMAN (CONT’D)
           Mais, le plus important doit rester ceci:
           beaucoup de religion!... Tu ne devras même
           pas mentir. Après tout, nous sommes
           innocents.
                         HORSHEED
           J’ai averti mon père que s’il les amène
           ici à l’atelier afin de me montrer comme
           un singe, je vais casser tout mon travail
           devant eux.
                         RAHMAN
           Excellent. Nous allons envelopper des
           morceaux de plâtre dans des torchons
           humides, pour que tu ne doives pas casser
           des vraies choses, et s’ils viennent,
           alors tout ce que tu devras faire sera de
           jeter ça dans la poubelle, en faisant un
           grand bruit. Tu le feras froidement,
           systématiquement, sans prononcer un mot.
                         HORSHEED
               (comme dans un rêve)
           On sera présentés ce matin.
INT. CHEZ LE JUGE – JOUR
Le père, son frère et le neveu sont assis, bavardant.
Horsheed et Spojmai entrent dans la pièce.
La vieille Shugufa entre aussi, apportant un plateau.

95.

                         LE PERE
           Alors, Horsheed, Jamsheed se demandait
           s’il allait te reconnaître, après toutes
           ces années pendant lesquelles il ne s’est
           pas donné la peine de venir nous visiter...
           et voici Mustafa, un grand garçon, d’après
           ce que je vois, et qui me semble être
           promis à un grand avenir.
Mustafa se lève avec un mouvement précipité, un peu rigide, et
lui tend la main.
Horsheed ne la prend pas.
Elle le salue de la tête, en regardant vers ses pieds,
rougissant sans effort.
                         HORSHEED
           Cousin... Mon oncle... Salaam.
Un moment de surprise générale.
                         LE PERE
           C’est comme cela que tu reçois ton cousin?
Horsheed le regarde avec une parfaite expression d’étonnement.
                         HORSHEED
           Devrais-je me précipiter et l’embrasser,
           papa?
Silence embarrassé.
                         LE PERE
           C’est à dire... Je pense que tu pourrais
           être un peu plus amicale.
                         HORSHEED
           Est-ce que c’est un ordre, papa?

96.

              LE PERE
Oui, c’est un ordre.
              HORSHEED
    (vers son cousin)
Monsieur (aqa), mon père a dirigé un
groupe de mujahedeen pendant la guerre,
alors il se comporte parfois comme s’il
était toujours sur le front. Je suis
curieuse de voir si vous accepterez une
amitié imposée par ordre.
              MUSTAFA
Mais... Non... Miss... Mademoiselle... Ma
soeur... non, cela n’aurait, bien
évidemment, aucune valeur.
              ONCLE
Je pense, Horsheed, que lorsque tu
connaîtras mieux Mustafa, tu commenceras à
l’aimer beaucoup.
              HORSHEED
De quel point de vue, mon oncle?
              LE PERE
De tous les points de vue.
              HORSHEED
Un homme qu’on doit aimer de tous les
points de vue est un homme qu’on est
supposée épouser.
              LE PERE
Bon, ben, voilà, tu l’as dit...
              HORSHEED
Monsieur (aqa)... mon cousin... Je ne sais
pas ce que nos pères ont décidé, mais je
suppose que si vous aviez un plan
personnel, vous n’hésiteriez pas à me le
présenter vous-même.

97.

                         MUSTAFA
           Mon papa, et aussi votre père, m’ont
           beaucoup parlé de votre beauté, mais je
           constate que leur description était bien
           en-deçà de la vérité.
                         HORSHEED
           Ceci n’est que votre impression, qui est
           certainement superficielle, vu que vous ne
           me connaissez pas du tout et que
           personnellement je ne tire aucune
           satisfaction de cette beauté que vous me
           décrivez.
                         LE PERE
           Ma fille est insupportable!... Un
           tempérament d’artiste. Venez, on va vous
           montrer son atelier...
                         HORSHEED
           Papa, je t’avais demandé...
                         LE PERE
           Oui, tu me l’avais demandé, mais bon, je
           dois aussi pouvoir montrer quelque chose
           dont je suis fier...
                         MUSTAFA
           Monsieur, je crois qu’elle ne veut pas...
                         LE PERE
           Oh, arrêtez, après tout c’est au musée...
           C’est un endroit public. Spojmai, viens,
           c’est toi qui as les clés.
INT. L’ATELIER AU MUSEE – JOUR
Ils entrent tous.
Une série de formes enveloppées de linges humides sont
disposées le long des murs, entre les statues restaurées.

98.

L’oncle et Mustafa déambulent dans la salle, mimant
l’admiration.
L’oncle essaie d’enlever le linge enveloppant l’une des
figures.
Horsheed l’arrache, marche vers la poubelle ouverte et la
jette dedans avec un grand BANG de plâtre cassé.
Le père pousse un juron et se précipite vers elle, lui
attrapant le bras.
Horsheed lui fait face, les lèvres tremblantes.
                         HORSHEED
           Tu vas me frapper maintenant?
                         LE PERE
           Eh bien, je devrais.
                         HORSHEED
           Tu m’as déjà fait mal.

Comment ça?

LE PERE

                         HORSHEED
           Tu me tords le bras. J’aurai certainement
           un grand bleu.
                         LE PERE
           Ce n’est pas vrai. Montre.
Il essaie de remonter sa manche.
                         HORSHEED
           Et maintenant tu me déshabilles devant les

visiteurs.

99.

Spojmai intervient et tire le père en arrière.
                         SPOJMAI
           S’il-te-plaît, arrête!...
Horsheed se tourne vers les invités, tremblante.
                         HORSHEED
           Je regrette d’avoir été obligée de
           détruire mon modèle...
                         LE PERE
           Tu as été “obligée”?!... Mais je n’en
           crois pas mes oreilles!...
                         HORSHEED
           J’ai toujours cru que dans notre famille
           les gens respectaient leur parole.
                         MUSTAFA
           Je regrette d’avoir provoqué tout ceci à
           cause d’une simple visite.
                         HORSHEED
           Vous n’y êtes pour rien, monsieur. Je ne
           sais pas ce qu’on vous a promis, mais mon
           père aurait dû savoir que je ne suis pas à
           vendre. Je suis une vraie personne. A
           vous, venant d’Australie, je dois paraître
           provinciale, mais sachez que j’ai une âme
           bien à moi et même des pensées propres.
Personne ne trouve rien à répondre.
                         LE PERE
           Mes chers, si on allait visiter ce vieux
           bazar?
Ils sortent tous dans un silence lourd.

100.

INT. BUREAU DU PERE – JOUR
Horsheed et son père sont assis face à face, tendus.
                         LE PERE
           Où est maintenant le jeune homme avec son
           histoire d’orteils? Réponds-moi.
                         HORSHEED
           Tante Spojmai lui a donné une chambre au

musée.

                         LE PERE
                    (nerveux)
           Je sais cela. Il devait se trouver une
           chambre ailleurs après un temps.
Il la prend par le bras et la perce de ses yeux.
Il est tendu et ses lèvres tremblent.

HORSHEED

Quoi?

                         LE PERE
           Tu as juré. Tu as fait un serment devant

moi.

                         HORSHEED
           Je sais. Je tiens toujours mes promesses.
Ils se regardent, yeux dans les yeux.
                         HORSHEED
           Personne n’a jamais touché à un centimètre
           de ma peau, à part pour serrer des mains
           en public, si c’est ce que tu veux savoir.

101.

                         HORSHEED (CONT’D)
           Personne n’a même pas touché mes orteils.
           Je suis tout aussi pure qu’à ma naissance.
                         LE PERE
           Je te crois. Pardonne-moi... Ce n’est pas
           que je te soupçonnais... C’est juste que mon
           frère a commencé une enquête, et que Bibi
           Malalai est allée lui dire...
Horsheed prend une expression peinée et incrédule.
                         HORSHEED
           Bibi Malalai? Ma parole doit s’affronter à
           celle de Bibi Malalai maintenant? Papa,
           papa, que te font faire ces gens ?
                         LE PERE
           Je regrette. J’avais espéré... De toute
           façon, Spojmai doit se débarrasser
           immédiatement de ce garçon. Je l’avais
           oublié. Elle est naïve, elle a toujours
           son Paris en tête, mais moi je tiens à sa
           réputation.
Horsheed se lève et va vers la porte.
                         LE PERE
           A propos... Je trouve Mustafa une personne
           très ennuyeuse. Mais nous avons au moins
           montré à mon frère que nous voulions
           essayer.
EXT. LA PORTE D’ENTREE DE LA GUESTHOUSE DE BIBI MALALAI - JOUR
Bibi est en train de vérifier quelque chose à la serrure de sa
porte.
Horsheed traverse depuis le musée et va vers Bibi Malalai.

102.

                         HORSHEED
           Salaam, Bibi. Tu as fini pour aujourd’hui?
           Est-ce que tu voudrais voir mon atelier?
                     (riant)
           Tu as été dans le musée, mais tu n’as pas
           encore vu les merveilles de l’atelier.
Bibi arrange son fichu avec une expression cynique. Elle parle
d’une voix sirupeuse.
                         BIBI
           Mais ça serait avec le plus grand plaisir.
Elles traversent la rue vers le musée.
                         HORSHEED
           Je ne l’ai montré qu’à des étrangers
           jusqu’ici... Et à mon père, bien sûr... Il l’a
           trouvé... rempli de mystères.
Bibi montre l’escalier en essayant de cacher un sourire
ironique.
En haut des marches, elle attend que Horsheed trouve la bonne
clef.
                         BIBI
           Ma chérie, je savais que tu étais une
           fille intelligente, qui peut écouter un
           conseil amical. J’ai dit ça à ton père
           aussi, mais il n’écoute jamais.
                         HORSHEED
           Quel genre de conseil?
                         BIBI
           Oh, mais tu sais très bien, petite

cachotière.

103.

                         HORSHEED
           Je n’ai aucune idée de quoi tu parles.
                         BIBI
           Non? Vraiment...
Elle menace Horsheed de son index amusé.
                         BIBI (CONT’D)
           Et le jeune homme avec ses orteils?
           L’homme à la caméra?
                         HORSHEED
               (ouvrant la porte)
           Viens, on parlera mieux de tout ça à
           l’intérieur.
INT. L’ATELIER DU MUSEE – JOUR
Horsheed ouvre la porte et laisse entrer Bibi.
Elle entre en poussant des “Aaaaah!...” d’admiration qui ne
sont simulés qu’à moitié.
Elle fait le tour de l’atelier, en examinant les statues de
près.
Elle s’arrête devant un Bouddha gras et gros, souriant, aux
longs cheveux.
                         BIBI
           Elle est grosse et comique, mais comme
           c’est honteux de montrer cette nudité!...
           On voit ses tétons.
                         HORSHEED
           C’est un homme. C’est un Bouddha.

104.

                         BIBI
                    (incrédule)

Ça alors!…

                         HORSHEED
           Nos ancêtres étaient des Bouddhistes... Ils
           vénéraient les tétons de cet homme.
                         BIBI
           Arrête!...
Elle se penche pour mieux voir.
                         BIBI (CONT’D)
           Pas mes ancêtres, mademoiselle, pas les
           miens. Les tiens, peut-être. Nous, on a
           toujours été de bons musulmans. Hm. Cet
           endroit est plein de nudité et de tétons...
           Et toi, pauvre petite, tu dois toucher et
           frotter ça chaque jour.
Elle se retourne et fait face à Horsheed.
A ce moment précis, Horsheed la FRAPPE au visage avec une
telle violence, que la vieille est projetée contre le Bouddha.
Promptement, le Bouddha S’ECROULE lourdement sur elle.
Bibi ouvre la bouche pour hurler, mais Horsheed lui envoie son
pied avec toute sa force dans le ventre.
La vieille se recroqueville sur elle même de douleur.
Horsheed l’empoigne par les cheveux et lui tord un bras
derrière le dos.

105.

                         HORSHEED
           Ne crie pas, ou je te casse le bras.
                         BIBI
               (terrorisée)
           Oh, mon Dieu... Tu es... folle...
Horsheed lui tord le bras avec encore plus de force.
                         BIBI
               (à bout de souffle)

S’il-te-plaît… Aaaargh… Arrête!…

Horsheed lui tire encore plus les cheveux, forçant la vieille
à regarder le plafond.
                         HORSHEED
           Pourquoi? Pourquoi tu as fait ça?
                         BIBI
           C’est horrible... Laisse-moi!
                         HORSHEED
           Non, tu es horrible, espèce d’insecte
           dégoûtant... Pourquoi tu as fait ça?
                         BIBI
           Je ne peux pas parler... Laisse-moi
           respirer!
Horsheed lui lâche les cheveux et le bras.
Bibi avale de l’air plusieurs fois, en se tenant la gorge avec
un râle de moribonde.
Brusquement elle se jette vers la porte, en HURLANT
hystériquement.

106.

                         BIBI
           Au secours!...
Horsheed l’attrape avant qu’elle arrive à la porte, la gifle
et commence à lui serrer le cou, l’étranglant.
La vieille montre le blanc de ses yeux, essayant vainement
d’écarter les mains de Horsheed.
                         HORSHEED
           Ecoute, vieille vache stupide... Stupide,
           parce que quand tu t’es mise à aller
           raconter des choses sur moi tu n’imaginais
           pas combien je pouvais être méchante...
Elle lui lâche la gorge.
Bibi reste debout, le dos au mur, haletante.
Horsheed sort de sa poche une poignée de billets de banque
froissés.
                         HORSHEED
           Regarde ça. C’est ce que ça coûterait pour
           avoir ta peau. Je trouverais n’importe
           quand quelqu’un pour te mettre une balle
           dans le groin, non seulement à toi, mais
           aussi à ton crétin de fils. Et je
           viendrais pisser sur ta tombe. Voilà...
           Maintenant tu sais à qui tu as à faire.
Elle jette l’argent à la face de la vieille.
                         HORSHEED
           Prend ça et tire-toi. Et quand tu le
           dépenseras, rappelle-toi que c’est ça ce
           que tu vaux ... et une balle dans le cul.
Elle ouvre la porte.

107.

                         HORSHEED
           Que Dieu te protège.
                         BIBI
               (presque inaudible)
           Que Dieu te protège aussi.
La vieille sort en boitant aussi rapidement qu’elle peut.
Pantelante, Horsheed appuie son dos au mur.
Elle commence à pleurer en silence.
Rahman apparaît sur le seuil.
                         RAHMAN
           Tu ne devais vraiment pas faire ça, crois-
           moi ; c’était inutile...
                         HORSHEED
               (haletante)
           Ah, bon? Et pourquoi pas?
                         RAHMAN
           Parce que maintenant rien ne pourra
           l’arrêter. Tu crois qu’elle va se taire ?
                         HORSHEED
                    (exasperée)
           Oh, comme tu sais aider. Merci pour
           l’optimisme!... Tu ne serais pas aussi un
           peu lâche sur les bords?

108.

              RAHMAN
Arrête avec ça. Je ne pense pas que nous
pouvons rester ici. On devrait s’enfuir.
Se cacher quelque part.
              HORSHEED
Où veux-tu qu’on se cache? Tu as une idée?
Tu as fait des plans?
              RAHMAN
    (perdant patience)
Quels plans? De quoi tu parles? Tu m’as
toujours dit qu’on n’avait pas
d’avenir!...
              HORSHEED
Je n’en crois pas mes oreilles!... Je
demanderai à Spojmai de te mettre à la
porte dès demain. Ou si tu préfères
rester, tu peux. Je crois que j’aimerais
bien aller en Australie, après tout.
Donne-moi cette cassette où je suis nue.
              RAHMAN
         (surpris, peiné)
Quoi? Pourquoi?
              HORSHEED
Comment ça pourquoi ? Parce que je ne veux
pas que tu possèdes ça.
              RAHMAN
    (le souffle coupé)
Tu ne veux pas que je possède ça!... Tu
penses que je vais l’utiliser, ou quoi? La
mettre sur Internet? Aller la regarder
avec ton père?
              HORSHEED
Quoi?!... Mais tu es fou! Quel cerveau

tordu !

109.

                         RAHMAN
           Cerveau tordu!... Eh bien, tu le savais et
           ça te plaisait!...
                         HORSHEED
           Ça me plaisait!... Tu n’arrêtes pas de
           parler au passé!... Tu es vraiment
           persuadé que c’est fini. Oh, comme tu
           renonces vite!...
                         RAHMAN
               (changeant de ton)
           Allez, Horsheed, arrête... Ne détruis pas
           notre amour pour ça.
                         HORSHEED
           “Notre amour”!... Tu en parles comme si
           c’était un bébé, ou un objet posé là...
Rahman marche vers elle et ouvre ses bras avec une expression
peinée.
                         RAHMAN
           Horsheed, s’il-te-plaît!...
                         HORSHEED
           Ne prends pas cette expression humble qui
           me rend dingue. Là tu ressembles vraiment
           à un chien battu. Donne-moi cette
           cassette. Donne-moi toutes les
           cassettes!... Je veux être sure. Tu
           n’allais jamais faire un film, de toute
           façon.
                         RAHMAN
           Je ne te donnerai rien du tout.
                         HORSHEED
           Alors je vais le dire à mon père.

110.

                         RAHMAN
           Le dire à ton père? Il te tuerait de ses
           propres mains.
                         HORSHEED
           Oui, et peut-être aussi une foule de
           voisins se rassemblera en criant: “allons
           baiser la pute avant de la lapider”... Et tu
           t’enfuiras pendant ce temps. Espèce de
           minable!... Je monte chercher les
           cassettes.
L’air déterminé, elle marche vers l’escalier menant à la
mansarde. Rahman lui bloque le chemin.
                         RAHMAN
           Non, tu n’iras pas. Tu dois me faire

confiance.

                         HORSHEED
           Ne me touche pas.
                         RAHMAN
               (lui bloquant le chemin)
           Je ne vais pas te toucher. Regarde comme
           tu pousses. C’est toi qui es en train de
           me toucher.
                         HORSHEED
           Aha! C’est moi!... Les choses t’arrivent
           seulement, sans ta participation. Tu ne
           prends aucune responsabilité.
                         RAHMAN
           Ah, bon? Qui c’est qui est venu vers toi?
           Qui a pris l’initiative le premier? Qui
           s’est ridiculisé au bazar pour attirer ton
           attention?

111.

                         HORSHEED
           C’est tout ce que tu sais faire: te rendre
           ridicule.
Spojmai monte en courant, paniquée.
                         SPOJMAI
           Qu’est-ce que vous faites? Pourquoi vous
           criez comme ça?
Horsheed va d’un pas déterminé vers la sortie.
                         HORSHEED
           Je veux que tu le mettes à la porte d’ici
           demain. Cette fois-ci pour de bon...
On l’entend monter dans l’escalier.
                         LA VOIX DE HORSHEED
           Je vais chercher cette cassette.
Tremblant, Rahman serre sa poitrine et lève les yeux vers
Spojmai.
                         SPOJMAI
           Oh, non, tu ne vas pas encore t’évanouir.
INT. LA MANSARDE DE RAHMAN – PLUS TARD
Il écrase et détruit systématiquement toutes les cassettes
avec une statue de Bouddha.
De temps en temps il saute sur elles à pieds joints ; parfois
il se penche pour en prendre une déjà cassée et déchirer la
bande magnétique.
Spojmai entre et le regarde faire.

112.

Il s’arrête un moment et lui dit entre ses dents :
                         RAHMAN
           Si quelqu’un te le demande, tu diras que
           j’ai tout perdu.
                         SPOJMAI
           Il aurait suffi de les effacer.
Elle sort, en fermant la porte sans bruit.
INT. LA MANSARDE – MATIN
Il a bouclé son petit sac.
Il marche à travers la pièce, se serrant de ses bras.
Spojmai ouvre la porte.
                         SPOJMAI
           Ils sont là.
                    (inquiète)
           Tu es prêt?
Il lui montre le sac.
Elle ne dit rien. Elle a gardé la porte ouverte.
Il prend son sac, passe à côté d’elle et commence à descendre
l’escalier.
EN BAS DE L’ESCALIER
Spojmai lui tend la main.

113.

Rahman la prend, la regarde dans les yeux.
                         SPOJMAI
           Eh bien, que Dieu te protège.

RAHMAN

Adieu.

                         SPOJMAI
           Horsheed me demande de te saluer aussi.
                         RAHMAN
           C’est gentil.
Spojmai lui tend la main une deuxième fois.
                         SPOJMAI
           Bon, ben... Adieu.
EXT. DEVANT LE MUSEE – JOUR
La lumière est aveuglante et Rahman, lorsqu’il sort, ferme les
yeux pendant une seconde.
La jeep du père attend.
Le père est derrière le volant, son frère à côté de lui.
Mustafa est assis à l’arrière, les bras croisés, rayonnant.
                         RAHMAN
           As-salaam aleikum.
Ils lui répondent tous en choeur.

114.

                         LE PERE
           Entre, mon garçon.
Rahman entre et s’affaisse dans le fond, à côté de Mustafa.
INT. LA VOITURE ROULE EN VILLE
                         ONCLE
           Et voici donc l’homme à la caméra...
                         LE PERE
           Pauvre garçon. Il voulait tellement faire
           ce film dont je vous ai parlé, mais il a
           perdu toutes les cassettes du casting...
L’oncle rit en se tapant les hanches.
                         LE PERE
           Jamsheed !... Ce n’est pas comique.
Il se retourne légèrement vers Rahman, tout en conduisant.
                         LE PERE (CONT’D)
           S’il-te-plaît, ne te vexe pas. On est tous
           un peu euphoriques. On vient de décider
           les fiançailles de Horsheed et de Mustafa.
           Ils retournent maintenant en Australie
           pour préparer le mariage.
Mustafa rayonne et soupire, visiblement heureux.
Il donne à Rahman un coup de poing amical dans les côtes.
Rahman regarde droit devant lui, figé.
                         LE PERE
           Ah, parlant des cassettes, il y en a au
           moins une qu’on a sauvée.

115.

Tout en conduisant, il sort de sa poche la cassette
barbouillée de rouge et s’évente avec, content de lui-même.
                         LE PERE
           Ma fille m’a dit de te la rendre. Elle l’a
           prise par erreur au musée avec des
           affaires à elle. Tu es content, non ?

MUSTAFA (légèrement méprisant)

           Est-ce qu’elle aurait pu obtenir le rôle?
           Tu penses que c’est une bonne comédienne?
                         ONCLE
           Mustafa, sois poli, s’il-te-plaît. Pour le
           moment, tu n’es que fiancé.
Le père tend la cassette à Rahman, au-dessus de son épaule.
                         LE PERE
           On n’a pas pu la regarder.
                         MUSTAFA
           Tu utilises un vieux système. Moi, j’ai
           une caméra bien plus moderne, de meilleure
           qualité, qui emploie une toute autre sorte
           de cassettes.
Il en sort une, la montrant à Rahman.
                         MUSTAFA
           Comme ceci!...
                         ONCLE
           Et, mon garçon, écoute le conseil de
           quelqu’un qui s’est fait tout seul, et à
           l’étranger en plus : trouve-toi un vrai
           métier.

116.

Le père arrête la voiture, attend que Rahman sorte.
                         LE PERE
           Si je comprends bien, tu ne pars pas à
           l’étranger. Alors voici ton terminal.
INT. L’AEROPORT. TERMINAL DES VOLS INTERIEURS - JOUR
Longue file de gens qui avancent très lentement.
Des pèlerins, de dignes vieillards enturbannés, des femmes
voilées, des enfants qui hurlent.
Quelques militaires occidentaux, armés, regardent la scène en
fumant.
Un portier se précipite pour prendre le sac de Rahman, mais il
ne le lâche pas, secouant la tête, absent.
Il arrive devant le guichet de contrôle.

OFFICER DES DOUANES Passeport, mon frère?

FADE OUT

117.

From → Paraphernalia

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